Bucheron : "Je n'en veux pas aux Allemands, c’était la guerre"

Par , le 08 février 2002 à 09h17 , mis à jour le 08 février 2002 à 09h25

Une première en France, un tribunal des prud'hommes a condamné l’Etat allemand à payer 91 000 € d’arriérés de salaires à un ancien travailleur forcé de la seconde guerre mondiale. 57 ans après les faits, Roland Bucheron raconte son histoire à tf1.fr.

Bucheron allemands guerre © INTERNE

8 juin 1944. Deux jours après le débarquement américain. Roland Bucheron est un jeune homme de 21 ans. Des pneus crissent dans la cour de la maison familiale de Fontainebleau. Des hommes de la Gestapo. " En les voyant arriver chez mes parents, j’ai réalisé que j’avais certainement été dénoncé ". Et puis, leur venue a coïncidé avec le débarquement des Américains. A cette époque, beaucoup de jeunes commençaient à entrer dans la résistance. Et l’Allemagne ayant envoyé ses hommes sur le terrain, elle avait besoin d'enrôler au plus vite des étrangers pour faire tourner ses usines ". En l’emmenant, les hommes l’avertissent : " Si vous vous sauvez, votre père sera arrêté à votre place".


La feuille d'avertissement 
Quelques jours plus tard, Bucheron se retrouve à trois kilomètres d'Hanovre, dans un atelier de la société privée Akkufabrick, (rebaptisée depuis, Varta). Astreint au travail obligatoire, il y fabrique des accumulateurs servant à équiper les sous-marins et autres bateaux de guerre.

Dans son malheur, Roland Bucheron se dit qu’il "a de la chance, d’autres sont à Auschwitz". "Nous étions logés par groupe de quarante dans des baraquements infestés de punaises. C'était difficile et surtout nous avions très faim. Pour unique ration, nous avions ½ litre de soupe par jour. Mais nous étions libres de nos mouvements. Nous allions seuls à l'usine où nous travaillions 10 à 12 heures par jour, sept jours sur sept".

Quelques mois passent, Roland en a marre, il arrête le travail. Rapidement, il reçoit un avertissement par écrit, lui intimant l'ordre de retourner à l'usine sous peine de représailles. Au même moment, on le change de service. Il profite de la pagaille administrative pour se faire la belle. Nous sommes au printemps 1945. Il garde précieusement sur lui son papier d’avertissement ; 57 ans plus tard, ce sera son unique preuve qu'il a bien été contraint à travailler gratis pour les allemands.

En camion, à pied, à vélo…

Dès lors, sa fuite ressemble à celle de Fernandel dans La Vache et le prisonnier. Avec des comparses, ils s'emparent d'un camion de pompiers. Mais après quelques kilomètres ils sont stoppés par des Américains. La circulation est interdite. Ils poursuivent la route à pied, avant de voler des vélos. Arrêtés une nouvelle fois par les Américains, ils sont conduits dans un camp militaire… avant leur rapatriement vers Paris une semaine plus tard.

Hasard du calendrier, nous sommes le 1er mai 1945, jour de la fête du travail. Passage obligé, le cinéma Rex pour se faire enregistrer. Mais il n'est ni juif, ni prisonnier, ni déporté politique, ni officiellement enregistré comme STO… aucune association ne s'occupera de lui pour l'obtention d'une pension par l'Etat.

Aujourd’hui, à 78 ans, Bucheron a enfin sa "revanche". Pour la première fois, un conseil des prud’hommes, celui de Fontainebleau, a condamné l’Etat allemand à lui verser une indemnisation de 91 000 € (600 000 F). Une décision qui devrait susciter intérêt et espoir chez de nombreux autres Français ayant subi le même sort….Mais Roland Bucheron d’insister : "Je n’en veux pas aux Allemands. C’était la guerre".

TOUT TRAVAIL MERITE SALAIRE

"L’affaire concernant le droit du travail, j’ai proposé à Roland Bucheron de porter plainte aux prud’hommes, explique Emmanuel Ludot, avocat du barreau de Reims. Stratégie : "Tout travail mérite salaire et ce n'est pas parce que mon employeur est un bourreau que je n'ai pas droit à rémunération". Son atout : Bucheron a conservé un papier d’avertissement rédigé par l’usine qui l’employait, la preuve de l’existence d’un contrat de travail est faite. Pourquoi attaquer l’Etat allemand et non pas la société concernée ? "A l'époque, l'Etat allemand était fournisseur de main d'oeuvre. Il facturait ses services comme peut le faire une société d'intérim. Il est donc responsable", répond l’avocat.

Ce jugement, qui semble être une première en France, pourrait bien faire jurisprudence. "Il s'agit d'une décision courageuse", commente l’avocat. Le 18 mai dernier, un autre conseil des prud'hommes, celui de Paris, s'était déclaré incompétent dans un dossier similaire. Motifs invoqués : immunité de l'Etat allemand, prescription des faits et surtout absence de contrat de travail.

La chancellerie allemande, qui n’a assisté aux audiences du tribunal que par le seul biais de son procureur, a d’ores et déjà annoncé son intention de faire appel. "La décision de justice de Fontainebleau contrevient à la loi entre les nations car elle est contraire au principe selon lequel un pays ne peut pas être jugé à l'étranger", a dit un porte-parole du ministre allemand des Affaires étrangères.

Par Alexandra Guillet le 08 février 2002 à 09:17
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