Radiographie d'un tueur en série

Par Franck LEFEBVRE, le 25 février 2002 à 07h00 , mis à jour le 24 février 2002 à 05h15

Condamné à perpétuité le 21 février, Patrice Alègre reste une énigme. Qu’est-ce qui différencie un banal assassin d’un tueur en série ? Daniel Zagury, psychiatre, qui a témoigné en tant qu’expert lors du procès Alègre, répond aux questions de tf1.fr.

Patrice Alègre, plan serré sur les yeux © INTERNE

Ce qui caractérise avant tout Patrice Alègre, c’est son silence. "Les neuf jours de procès n’auront permis ni de comprendre vraiment la personnalité et les motivations de cet assassin hors du commun, ni de savoir si oui ou non il est impliqué dans d’autres crimes", pouvait-on lire en Une du journal Le Parisien au lendemain du verdict. Ce manque apparent de mobile est sans doute l’aspect le plus inquiétant de ces meurtres. Daniel Zagury, psychiatre et familier du cas des tueurs en série, était présent lors du procès. Tout en se refusant à parler du cas Alègre proprement dit, il a accepté de parler du mécanisme par lequel un individu apparemment ordinaire se met à tuer de façon répétitive.

tf1.fr : Qu’est-ce qu’un tueur en série ?

Daniel Zagury (1) : On appelle tueur en série quelqu’un qui commet plus de trois meurtres à distance les uns des autres et sans mobile apparent. Ce qui exclut, par exemple, le cas d’un braqueur de banques qui tue à chaque hold-up.

tf1.fr : Qui peut devenir tueur en série, et dans quelles circonstances ?

D.Z. : Il faut de multiples conditions pour devenir tueur en série. Ni vous, ni moi ne pourrions le devenir du jour au lendemain ! Il faut des traumatismes très précoces durant l’enfance, des sévices, avec une sexualité souvent très tôt liée à la violence ; et une absence de conscience morale, de Surmoi. Il y a aussi toujours chez eux un moment de bascule où ils se veulent infaillibles, maîtres de tout, où ils veulent devenir insensibles à la souffrance : ils ont trop souffert, ils ne seront plus jamais soumis, plus jamais dépendants, ils ont tous les droits. Ça ne veut pas dire qu’ils ont alors le projet de tuer : généralement, ils sont eux-mêmes pris par surprise.

tf1.fr : Quels sont les points communs entre tous les tueurs en série ?

D.Z. : Il y a chez tous un "trépied psychologique" que je crois constant. Tout d’abord, une dimension psychopathique : ils sont instables, impulsifs, intolérants à la frustration, avec une certaine appétence pour l’alcool, les drogues…Il y a aussi chez eux une perversion narcissique : c’est un très puissant mécanisme de défense qui déforme le Moi, qui le divise en deux parties fonctionnant selon des règles complètement différentes. Je me souviens d’avoir, au cours d’un procès, entendu l’un d’eux dire : "j’ai tué, mais ce n’était pas moi". Et très souvent, lorsqu’on leur demande ce qu’ils feraient si quelqu’un tuait leur mère ou leur compagne de la même manière, ils répondent sans hésiter : "je le tuerais !". Cette notion de clivage est très importante chez eux. Enfin, ils se caractérisent par une angoisse archaïque sous-jacente qui risque à tout moment de les envahir.

tf1.fr : Quelles sont les différences ?

D.Z. : Tous ne se ressemblent pas. Il existe trois grandes catégories de tueurs en série. La première est celle des crimes pseudo-utilitaires : affaire Landru, affaire Petiot… Au départ, le meurtre a un mobile ; cet aspect utilitaire domine, mais au bout d’un certain temps s’y ajoute la dimension de toute-puissance, de défi, parfois l’aspect sexuel. La deuxième est celle des vagabonds itinérants : c’est le cas d’un Joseph Vacher, le "tueur des bergers", à la fin du XIXe siècle, ou plus récemment d’un Francis Heaulme. Ce sont des individus semi-marginaux, au QI assez bas, qui tuent au fil de leur parcours. Troisième catégorie : les criminels qu’on dit sexuels: Guy George, etc…

tf1.fr : Peut-on parler pour eux de maladie mentale ? Ces "tueurs fous" sont-ils vraiment fous ?

D.Z. : Parmi les tueurs en série, il y a moins d’un quart de personnalités morcelées, de schizophrènes : ce sont généralement des situations où le clivage échoue. Dans ce cas, les séries de meurtres sont moins longues, et les meurtres s’accompagnent parfois d’actes particuliers – anthropophagie, manque de précaution pour masquer les indices… Mais le plus souvent, ils sont adaptés à la société, ils suivent l’actualité, ils perçoivent les besoins de leur interlocuteur : ce ne sont pas des fous !

(1) Daniel Zagury est psychiatre des hôpitaux à Bondy, en banlieue parisienne. Il fait également des expertises pénales. Il a publié une cinquantaine d’articles, dont trois consacrés aux tueurs en série.

Photo d'ouverture : Patrice Alègre - AFP


La semaine prochaine, deuxième volet de notre entretien : "Tueur en série vs serial killer"

Propos recueillis

Par Franck LEFEBVRE le 25 février 2002 à 07:00
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