Tueur en série vs serial killer

Par Franck LEFEBVRE, le 05 mars 2002 à 07h00 , mis à jour le 24 février 2002 à 05h35

Si les tueurs en série existent partout, le serial killer est typiquement américain. Il se nourrit de la fascination qu’il suscite, sa forme de revanche sur la société. Une fascination qui trouve de plus en plus d'échos en France. Deuxième volet de notre entretien avec Daniel Zagury, psychiatre, consulté en tant qu’expert lors du procès Alègre.

daniel zagury © INTERNE

Retrouvez le premier volet de notre entretien : "Radiographie d’un tueur en série"

tf1.fr : Toutes les sociétés sont-elles égales face aux tueurs en série ?

Daniel Zagury : Le phénomène existe dans tous les pays, mais avec des différences significatives. Et les Etats-Unis sont nettement en tête, tant pour le nombre de tueurs en série que pour les ahurissantes séries de crimes de certains. Le terme aujourd’hui popularisé de "serial killer" a d’ailleurs été forgé par Robert K. Ressler, un policier américain auteur d’un livre intitulé "Chasseur de tueurs" (1) .

tf1.fr : Qu’est-ce qui explique cette "exception américaine" ?

D.Z. : Il y a le gigantisme territorial, une justice compartimentée par Etats, et un réseau social moins serré. Un autre facteur est le nomadisme de la population. Surtout, les mythes fondateurs de la société américaine ne sont pas les mêmes que les nôtres. Ils sont beaucoup plus violents. L’histoire américaine, après tout, commence avec un génocide, celui des Indiens. Je crois, comme Denis Duclos (2), qu’il faut aussi chercher une explication dans la très grande rigidité de la société, très manichéenne, avec une forte dychotomie entre le Bien et le Mal. Aux Etats-Unis, il y a une espèce de fascination terrible vis-à-vis du personnage du serial killer. Reid Meloy (3) dit que ce sont des légendes du mal. Ils ont leurs fan-clubs, ils publient des livres, on fait des films sur eux… Le meurtre en série, pour un serial killer, devient une sorte de réussite de substitution pour quelqu’un qui est, par ailleurs, un "loser". Ils bénéficient d’une médiatisation extraordinaire, au point qu’on peut se demander quelle est leur fonction idéologique. Je crois que cette médiatisation à outrance a pour but de montrer la nature sauvage de l’être humain, et de justifier une répression à outrance. N’oublions pas qu’il y a un millions de prisonniers aux Etats-Unis… En quelque sorte, l’énormité du mal justifie l’énormité de la répression. Bien entendu, ils sont ultra-minoritaires parmi les délinquants, mais ils sont emblématiques.

tf1.fr : Quelles sont les différences en France dans le comportement des tueurs en série ?

D.Z. : Un policier, Thierry Toutin, a travaillé avec le docteur Robbe et moi-même sur un mémoire de psychiatrie légale. Il a recensé dans les journaux français tous les cas de tueurs en série depuis 20 ans. Il en a trouvé 25, il en a étudié 15. Ses constatations sont qu’il y a en France moins de formes organisées de tueurs en série. Il ont une moindre tendance à mettre en scène leur crime de manière à narguer ouvertement la police. Ils réagissent différemment face aux médias : je n’ai jamais vu en France de tueur en série que les articles des journaux gonflent d’importance. Au contraire, ça leur fait généralement très peur, en révélant au grand jour une partie d’eux-mêmes qu’ils veulent cacher à tout prix.

tf1.fr : Pourquoi ne trouve-t-on pas la même fascination du serial killer en France ?

D.Z. : Ces formes de crimes s’articulent sur des mythes qui existent dans la culture américaine… mais pas chez nous. L’habitude française est de considérer les tueurs en série comme des assassins, mais surtout comme des ratés, qui ont cumulé toute leur vie des masses de souffrance – et certainement pas des êtres supra-humains, avec cette espèce de pureté minérale dans le Mal. Un Francis Heaulme ne nous apparaît pas comme un ange exterminateur, mais plutôt comme un pauvre hère. Il n’y a pas de fan-clubs en France, les tueurs en série ne sont pas des héros de films, comme l’improbable Hannibal Lecter. Le grand danger de cette fascination, c’est que l’on s’identifie à eux au moment où ils passent à l’acte. Car lorsqu’ils tuent, ils sont en fait en quête d’une omnipotence, du pouvoir ultime de donner la mort.

Mais la médiatisation à l’extrême à laquelle on a pu assister lors des derniers procès de tueurs en série est peut-être le signe d’un changement. Il y a de plus en plus une demande du public… Cette fascination est en train d’arriver en France, avec notamment le mythe du "profiler" – un personnage ambigu, puisqu’il représente le Bien, tout en ayant une connivence avec le Mal. On dit souvent que dans ce domaine, les Français sont en retard. Moi, je préfère dire que nous sommes en retard… dans la barbarie.

(1) Robert K. Ressler : "Chasseur de tueurs" (titre original : "Whoever fights monsters"), Presses de la cité
(2) Denis Duclos, sociologue : "Le complexe du loup-garou" (La Découverte, 1994)
(3) Reid Meloy, psychanalyste américain

Photo d'ouverture : Daniel Zagury répondant aux journalistes devant la cour d'assises de Toulouse - afp

Propos recueillis

Par Franck LEFEBVRE le 05 mars 2002 à 07:00
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