"On ne naît pas criminel, on le devient"

Par , le 28 avril 2002 à 12h31 , mis à jour le 27 avril 2002 à 12h43

Nanterre, Erfurt, deux villes que le Rhin sépare mais que l'histoire rapproche. Des tueurs fous y ont massacré des innocents. Comment expliquer une telle folie, une telle violence? Quel profil ont ces criminels? Les explications de Laurent Montet, directeur de l'Institut de profilage et d'analyse criminelle de Paris.

nanterre cérémonie © INTERNE

-tf1.fr : A quel type de tueur avons-nous eu affaire en Allemagne ?

L.M. : Dans le cas du lycéen allemand comme dans le cas du tueur de Nanterre, nous avons à faire à des "tueurs de masse", c'est-à-dire à des criminels qui, sans mobile apparent, tuent minimum quatre personnes dans un intervalle de temps très court et sur un même lieu. Le tueur de masse se distingue donc du tueur en série qui, lui, laisse une période d'accalmie entre chaque acte et change systématiquement de lieu. Ce type de tueurs existe depuis aussi loin que la mémoire remonte. Les premières études faites sur eux remontent aux années 70, aux Etats-Unis par le FBI.

-tf1.fr : Comment peut-on expliquer ce type de comportement ?

L.M. : Le tueur de masse est une personne suicidaire, en perte de vitesse. Acculée dans une impasse, elle a comme un rouleau compresseur imaginaire qui lui arrive en pleine face. Dès lors, tout devient question de survie. Certains se laissent mourir. D'autres, comme ce jeune Allemand, s'accrochent et passent au suicide altruiste. L'individu va alors essayer de retrouver le contrôle de la situation, de sa vie, de la mort des autres, pour pouvoir exister de nouveau. Plus le rouleau compresseur est fort, plus la "masse" (ndlr : le nombre de victimes qu'il va faire) est importante. Après, il se suicide parce qu'il a décidé de garder le contrôle de sa vie.

-tf1.fr : Quels sont les facteurs qui entraînent le passage à l'acte ?

L.M. : Cela se passe en plusieurs étapes. Il y a d'abord une situation que l'on appelle "stresseur" ou échec, qui intervient quelques mois avant l'acte. Il peut s'agir du décès d'un proche, d'un échec sentimental, d'un licenciement… Dans tous les cas, il s'agit d'un événement assez fort pour faire rejaillir avec violence des traumatismes de l'enfance. Ensuite, il faut un facteur déclenchant à proprement parler, c'est-à-dire quelque chose qui va déclencher la décision de passer à l'acte. Dans le cas du jeune Allemand, qui avait été viré de son lycée, il peut s'agir d'une réflexion vexante d'un camarade ou d'un professeur qu'il juge responsable de son échec. A partir de ce moment là, le tueur de masse décide de manière préméditée ce qu'il va faire, comment, avec quelle arme. Il entre dans une folie meurtrière. De plus en plus souvent, pour s'aider à passer à l'acte, il s'identifie à un de ces anti-héros véhiculés notamment par les médias américains. Pour finir, il se suicide.

-tf1.fr : Peut-on prévenir de tels actes ?

L.M. : On ne naît pas criminel, on le devient. Dans le profil des tueurs de masse, il y a deux versants. Un versant psychologique : ces gens là développent des tendances paranoïaques, ils ont désigné leur persécuteur. Et un versant sociologique, dans le sens où ils trouvent leur inspiration dans d'autres histoires, relayées par les médias. Ces derniers ont une lourde responsabilité indirecte. En parlant de Nanterre, de Vannes ou d'Erfurt, ils donnent des idées à d'autres. En même temps, ils ne peuvent pas ne pas en parler. Certains films servent également de mode d'emploi. C'est ainsi que dans le Sud de la France, un jeune qui venait de voir Scream, a revêtu un masque, pris un couteau de cuisine et attendu derrière la porte que son père et sa belle-mère rentrent, avant de les agresser. Mais ces commentaires ne s'appliquent pas uniquement aux tueurs de masse. Quand le tueur en série Sid Ahmed Rezala est mort dans sa cellule, pendant quelques temps, d'autres jeunes se sont mis à prendre le train à Marseille et a agresser des femmes en disant qu'ils étaient les héritiers, les successeurs de Rezala.

tf1.fr : Peut-on s'attendre à une recrudescence de ce type d'agressions violentes ?

L.M. : Tant que le désespoir et le mal existentiel se développeront dans notre société, je pense effectivement que c'est un phénomène qui tendra à se développer.

Laurent Montet est l'auteur de trois ouvrages aux éditions PUF. Tueurs en série (6ed 2002), Profileur (2001), et un Que sais-je sur le profilage criminel ( nov 2001). Membre de la commission inter-ministerielle sur le profilage, il a également participé aux expertises judiciaires qui ont permis d'innocenter Patrick Dils.

Photo : cérémonie en hommage aux victimes de Nanterre.

Par Alexandra Guillet le 28 avril 2002 à 12:31
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