"Les sondeurs refusent toute remise en cause"

Par , le 27 avril 2002 à 16h06 , mis à jour le 25 avril 2002 à 16h26

Pourquoi aucun institut de sondage n'a entraperçu le duel Le Pen/Chirac ? Emmanuel Kessler, journaliste et auteur d'un ouvrage sur les sondages, pointe du doigt l'attitude et la méthodologie des sondeurs. A la vue des avis nombreux des internautes sur ce thème, il répondra également dès lundi à l'ensemble de vos questions.

emmanuel Kessler photo BFM © INTERNE

Suite aux très nombreux avis formulés par les internautes sur les sondages, Emmanuel Kessler répondra lundi à vos questions 

-tf1.fr : Depuis des mois, les instituts de sondages prévoyaient un duel Chirac/Jospin au second tour de la présidentielle. Quelle(s) leçon(s) tirez-vous de leur totale erreur de pronostic ?

E.K. : De façon surprenante, malgré les critiques déjà formulées en 1995 aux instituts de sondages, le même scénario s'est reproduit, à l'identique, sept ans plus tard. Aucun institut n'a entraperçu l'arrivée d'un duel Chirac/Le Pen. Même les sondages publiés de manière confidentielle, la veille du scrutin, pronostiquaient un duel entre les deux têtes de l'exécutif. Ainsi, Ipsos voyait–il Chirac et Jospin à 18% et Le Pen à 13%. Des résultats bien loin de celui des urnes. En fait, la seule chose que les sondeurs avaient correctement senti, c'est un tassement de Lionel Jospin et une progression du Front national.

-Tf1.fr : Cette erreur magistrale n'a pas pour autant empêché ni les sondeurs ni les médias, le soir même du premier tour, de faire part d'un autre sondage sur les intentions de vote des Français au second tour, qui donnerait 80% des voix pour Chirac et 20% pour Le Pen ?

"En faisant croire que tout est joué d'avance, les sondeurs suscitent une démobilisation de l'électorat voire, ce qui est pire, une réaction hostile des électeurs vis-à-vis du scrutin"

E.K. : Beaucoup de gens ont, comme moi, été choqués de la diffusion de ce sondage. Carl Lang, du Front national, a malheureusement le premier parlé de "gag". A peine accusées les erreurs du premier tour, on nous redit que les jeux sont faits pour le second tour ! Il s'agit à mes yeux d'une pitrerie car il n'y a pas d'intention de vote avant que le deuxième tour n'ait commencé. Et cette pitrerie est extrêmement dangereuse. Qui peut dire de quelle nature va être la campagne de Jean-Marie Le Pen ? Quel effet le refus de Jacques Chirac de participer à un débat télévisé avec son rival d'extrême droite va-t-il avoir sur l'électorat? Comment seront interprétées les manifestations spontanées ? Absolument personne ne le sait.

Les sondeurs ne doivent pas une nouvelle fois imposer un scénario comme ils l'ont fait depuis un an, voire cinq ans, pour le premier tour. Car, en faisant croire que tout est joué d'avance, ils suscitent une démobilisation de l'électorat voire, ce qui est pire, une réaction hostile des électeurs vis-à-vis du scrutin.

Tf1.fr : On constate néanmoins que depuis dimanche soir, plus aucun sondage n'est sorti dans la presse…

E.K. : C'est exact. Les médias ont pour l'instant peur de commander de nouveaux sondages pour le second tour. Si nous avions été dans le cas de figure d'un second round Chirac/ Jospin, il y en aurait déjà eu au moins une dizaine. Donc, il y a bien un effet du choc de dimanche soir.

Tf1.fr : En ayant relayé les sondages, les médias ont aussi leur part de responsabilité …

"S'il a un rôle démocratique, le sondage devrait aussi avoir un rôle civique"

E.K. : Leur responsabilité est évidente. Les journalistes se sont servis de ces sondages sans prendre la moindre distance. Nous n'avons fait que nous disputer sur cette notion totalement fictive du "troisième homme". Chevènement ? Laguiller ? Puis Le Pen, à la fin. Les médias ont également eu le tort de rester dans leur "orbite" parisienne au lieu d'aller sur le terrain, auprès des gens. Ce qui fait que personne n'a rien vu venir. De même, personne n'a vraiment mis en avant le danger lepéniste. Nous n'avons pas joué notre rôle d'alerte. Mais la cause originelle de ces erreurs provient bien des sondeurs. Car s'il a un rôle démocratique, le sondage devrait aussi avoir un rôle civique en nous avertissant de ce risque possible. Il est important aujourd'hui de s'interroger sur le rôle des sondages dans le débat démocratique et politique. Mais force est de constater qu'une fois de plus, au lendemain de l'élection, les sondeurs refusent toute remise en cause de leurs méthodes.

-tf1.fr : Pourquoi ?

E.K. : Les sondeurs vivent dans un monde corporatiste et réfractaire à la critique. La plupart d'entre eux invoquent comme excuses l'indécision des Français sur leur vote et le fait que les électeurs du Front national n'osent pas dire pour qui ils vont voter. D'autres estiment avoir bien travaillé car ils avaient vu le tassement de Jospin. BVA est le seul institut à admettre aujourd'hui un problème d'échantillon dans leurs méthodes. Si la représentativité de l'échantillon est respectée pour les grands quotas -sexe ou âge-, les caractéristiques françaises, elles, ne sont pas respectées et l'on se retrouve avec des échantillons de personnes où les gens diplômés et évoluant dans des milieux favorisés sont sur-représentés.

-tf1.fr : Vous avez consacré tout un ouvrage aux sondages. Quelles solutions préconisez-vous pour en améliorer les méthodes ?

E.K. : Certains évoquent la mort du sondage politique. Je ne le crois pas. D'abord parce que nous vivons dans une démocratie d'opinion qui fonctionne aussi au sondage, ensuite parce qu'il y a un caractère ludique au sondage, enfin parce qu'en tant qu'indicateur de tendance, le sondage est intéressant. C'est pourquoi, il faut que l'on essaie de réfléchir collectivement –médias et sondeurs- à une présentation différente des sondages au public.

Côté journaliste, le sondage ne doit être qu'un des indicateurs. Il ne doit pas dispenser les rédactions d'enquêter, d'aller sur le terrain pour prendre la température des opinions. Ensuite, il faut repenser la présentation du sondage en lui-même pour insister sur le chiffre des indécis et des gens qui ne se prononcent pas et non pas sur le simulacre d'un scrutin. 

Côté sondeur, la méthode doit être repensée. J'ai déjà évoqué les problèmes de sur-représentation. Et il ne faut pas perdre de vue que lorsque l'on pose une question aux Français sur leurs intentions de vote ce n'est pas la même chose que de mettre un bulletin dans l'urne. Si ces quelques mesures de précautions sont prises, le sondage politique a des chances de retrouver toute sa pertinence.

Journaliste politique, Emmanuel Kessler est rédacteur en chef à la radio BFM. Il est l'auteur d'un ouvrage à l'enquête très fournie sur les sondages : La folie des sondeurs, De la trahison des opinions, chez Denoël.

Par Alexandra Guillet le 27 avril 2002 à 16:06
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