© INTERNELorsqu'il se rend à Istanbul ou à Sofia pour parler du bonheur, Robert Misrahi n'affronte pas, comme en France, les sarcasmes de ses auditeurs. En Turquie, ce mot a encore un sens, dit-il, "les gens n'y voient pas de scandale". Aux mots de "vie heureuse", on lui oppose pas le systématique, irritant et injustifié "c'est impossible". Invariablement, il a toujours pris le mot "bonheur" au sérieux. Comme tout le monde, en fin de compte. Car les fines bouches ne savent pas rendre compte de leur propre vie. Pourtant, eux aussi veulent vivre heureux.
Philosophe de la jouissance d'être et de la réflexion éclairée, universitaire athée et iconoclaste, écrivain à l'écriture claire et souvent splendide, Robert Misrahi nous a accordé une heure d'entretien, mardi 30 avril. Nous avons qualifié celui-ci d'exclusif, parce qu'il ne parle guère aux médias et que les médias ne lui posent guère de questions.
Né à Paris en 1926 de parents juifs, ouvriers émigrés de Turquie, Robert Misrahi a connu très jeune la pauvreté et la persécution nazie. En pleine Seconde guerre mondiale, il obtient le baccalauréat de l'école française, l'année où le gouvernement d'Hitler décide de mettre en œuvre la "solution finale". Aidé par Sartre, il s'engage dans la philosophie et l'université. Il s'efforce de construire depuis la fin de la guerre une éthique rigoureuse, orientée vers une expérience réelle du bonheur.
Son diagnostic est ancien, ses critiques n'ont pas varié, ses propositions sont toujours plus d'actualité. Depuis le séisme politique du 21 avril, en France, chacun emploie des mots que Robert Misrahi prononce depuis des dizaines d'années. Quand François Bayrou veut "refonder la République", Marie-Georges Buffet veut "engager une démarche de reconstruction à gauche".
Depuis le 21 avril, on redécouvre la refondation, la remise en cause, le changement d'avis, la transformation du regard, l'aveu de l'erreur et les efforts de construction. On met en garde contre le danger et l'on en appelle au civisme. On préfère ceci plutôt que cela. Au lendemain de ce second tour étrange, au beau milieu de ce "vide doctrinal" et du "desarroi général" dont il parlait déjà en 1994, Robert Misrahi évoque autrement la gauche, la démocratie, l'éducation, l'immigration, l'intégration. Alors, on pourra si l'on veut accuser Robert Misrahi d'enfoncer parfois des portes ouvertes. Mais il s'agit de ne pas oublier que c'est lui, contre beaucoup, qui les a ouvertes, méthodiquement, depuis plus de 30 ans.
Repères bibliographiques |
Professeur émérite à l'Université Panthéon-Sorbonne Paris I, intellectuel contemporain majeur, Robert Misrahi est connu pour ses travaux sur Spinoza, dont la traduction et les commentaires de la Correspondance dans la collection de la Pléiade et une traduction de l'Ethique qui fait référence (Ethique, traduction, introduction, notes et commentaires, PUF, 1990). Son œuvre philosophique, bien que méconnue, développe une doctrine du sujet comme libre désir, dont l'objectif profond est une éthique de la liberté heureuse (La problématique du sujet aujourd'hui, Encre Marine, 1994, Les actes de la joie : fonder, aimer, agir, PUF, 1987). Il expose également une critique radicale des conceptions traditionnelles de l'individu et de la politique (Existence et démocratie, PUF, 1995, L'enthousiasme et la joie au temps de l'exaspération, entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy, 1999). En 1996 est paru l'un de ses ouvrages les plus importants : La jouissance d'être, essai d'anthropologie philosophique, aux éditions Encre Marine. |
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