© INTERNEtf1.fr — La "disqualification" généralisée du politique qu'a dénoncée, par exemple, Alain Finkielkraut vous paraît être un facteur influent de la situation d'aujourd'hui ?
Robert MISRAHI — Absolument. Mais il existe aussi une désaffection qui vient aussi du fait que la politique, telle qu'elle est menée actuellement, ne répond pas aux aspirations des citoyens. Comme je le disais, ceux-ci se sont aperçus que les responsables politiques, de droite ou de gauche, ne conçoivent la politique que comme une gestion de problèmes au coup par coup, avec une vue courte. La désaffection du politique est surtout la désaffection de cette façon de faire de la politique.
"Lorsque la politique sera habitée par la philosophie, les individus — tous les individus, même les plus incultes — s'intéresseront à elle, parce qu'ils s'apercevront qu'il y est désormais question de leur sort individuel, comme sujets cherchant un sens dans l'existence." |
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Dans ce "vide doctrinal" et le "désarroi général" que vous décriviez dans Existence et démocratie, n'y a-t-il pas aussi une responsabilité des philosophes, des écrivains, des artistes ?Robert MISRAHI — Bien sûr, la philosophie aussi a failli, en tombant dans l'abstraction. Elle a voulu être aussi rigoureuse que les sciences humaines et elle s'est transformée en linguistique, en psychanalyse, etc. Quant à la doctrine du sens de l'existence, la philosophie contemporaine s'est satisfaite d'anciennes idéologies. On a le choix aujourd'hui entre des techniques abstraites de connaissance du langage et de la société (Jacques Derrida), des idéologies archaïques et crypto-marxistes (Pierre Bourdieu), ou des théologies (Emmanuel Levinas, Paul Ricoeur). On n'a pas réfléchi sur ce qui est l'essentiel : le sujet individuel qui fonde les sociétés, les structures et les idéologies. Ce sujet individuel qui, disons-le, est un désir et pas une "force", un "ouvrier", un "bourgeois" ou un "objet". Pour ce qui est des artistes, il y a bien sûr la tentation d'entretenir un climat pessimiste en perpétuant une démagogie du tragique.
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Les hommes politiques, les éditorialistes, les journalistes ont mis en avant la dégradation des "valeurs"… Mais ils ne disent pas ce que c'est, sinon pour dire que "la France est le pays des droits de l'homme"… Alors, de quoi s'agit-il ?Robert MISRAHI — Tout en parlant d'absence de valeurs et de repères, on ne dit pas ce qu'est une valeur et on n'en propose aucune. Alors, face à ce vide, on se retourne vers les théologies ou vers les idéologies économistes. Trop souvent, par "valeur" on entend un idéal moral de bien et de pureté qui nous est imposé de l'extérieur par la culture. Alors que, pour moi, une valeur ne doit pas provenir d'une sorte d'injonction morale transcendante qui viendrait soit des idéologies, soit du Ciel. C'est précisément cette conception morale qui est rejetée aujourd'hui. Elle a montré son inefficacité. On le voit bien, dans le concret, les gens ne souhaitent pas "faire leur devoir".
On devrait plutôt fonder l'idée de valeur sur une éthique. Mais qu'est-ce que c'est qu'une éthique ? C'est la réflexion sur les voies qui permettraient aux individus humains d'accéder à ce qu'ils désirent. Et la valeur est cela qui est désiré et qui est valorisé par le fait d'être désiré. Mais une valeur est également plus que le choix d'un seul individu : elle se construit aussi en référence à d'autres individus, qui vont eux aussi déployer leur désir. Un travail commun de définition de la valeur doit donc être initié. Pour le dire simplement, les valeurs sont des idéaux inventés d'un commun accord par des groupes d'individus. Et les valeurs préférables sont celles qui participent à l'accès à la plus grande joie du plus grand nombre. L'idée de valeur est un travail commun.
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Comment faire, concrètement ?"Les croyances sont sources de guerre et d'incertitude. Ce sont les croyances qui s'effondrent, et non pas la réalité du désir des humains." |
Le risque de ce second tour de l'élection présidentielle était donc soit d'ouvrir la porte aux croyances de l'extrême droite, à l'idéologie de la violence. Soit d'ouvrir la porte à une croyance mal critiquée, à un avenir simplement idéologique qui nous ferait tourner le dos à la réalité. Désormais, il faut remplacer les croyances par des connaissances, par des valeurs rationnellement établies et existentiellement motivées. Si la Raison est l'indispensable outil pour établir des buts et des valeurs, elle n'est pas le but de la valeur. Le but, c'est la joie, l'épanouissement, la jouissance de vivre pour le dire simplement.
tf1.fr — La défaite et le retrait de la vie politique de Lionel Jospin ne sont-ils pas le signe que la société française n'est pas "mûre" pour une pratique de la politique sous le signe de la "responsabilité" ?
Robert MISRAHI — Il semble bien que ce projet d'allier morale et politique, qui devrait en réalité inspirer toute politique, pose problème à la société française. On définit traditionnellement la morale comme la "pureté" du comportement et la politique comme "l'efficacité" des décisions. L'idée d'allier les deux devrait mener, non pas à continuer à manier ces deux concepts, mais à en créer un nouveau : l'éthique. Lionel Jospin souhaitait précisément mettre en place cela : conduire une politique qui soit efficace parce qu'elle est destinée à respecter les individualités, donc "efficace" parce que, et pour, être "pure". Non pas "pure" en disant : "Je ne fais rien pour ne pas me salir", comme le disait Kant. "Pure" voulant dire : "J'agis de telle sorte que mes idéaux soient réellement appliqués, et non seulement nommés dans l'abstrait". Je remplacerais volontiers l'alternative traditionnelle "morale ou politique", "pureté ou efficacité", par l'idée synthétique de l'éthique. C'est à dire l'action politique destinée à l'épanouissement du plus grand nombre.
A suivre demain :
"Politiques et enseignants manquent d'imagination et de culture"
Robert Misrahi insiste sur le "rôle premier" de l'éducation dans le traitement de la crise, tout en critiquant l'impuissance dans laquelle les analyses traditionnelles de la société l'ont condamné.
Robert MISRAHI. Né à Paris en 1926 de parents juifs, ouvriers émigrés de Turquie, Robert Misrahi a connu très jeune la pauvreté et la persécution nazie. En pleine Seconde guerre mondiale, il obtient le baccalauréat de l'école française, l'année où le gouvernement d'Hitler décide de mettre en œuvre la "solution finale". Aidé par Sartre, il s'engage dans la philosophie et s'est efforcé de construire depuis la fin de la guerre une éthique rigoureuse, orientée vers une expérience réelle du bonheur.
Professeur émérite à l'Université Panthéon-Sorbonne Paris I, intellectuel contemporain majeur, Robert Misrahi est connu pour ses travaux sur Spinoza, dont la traduction et les commentaires de la Correspondance dans la collection de la Pléiade et une traduction de l'Ethique qui fait référence (Ethique, traduction, introduction, notes et commentaires, PUF, 1990). Son œuvre philosophique, bien que méconnue, développe une doctrine du sujet comme libre désir, dont l'objectif profond est une éthique de la liberté heureuse (La problématique du sujet aujourd'hui, Encre Marine, 1994, Les actes de la joie : fonder, aimer, agir, PUF, 1987). Il expose également une critique radicale des conceptions traditionnelles de l'individu et de la politique (Existence et démocratie, PUF, 1995, L'enthousiasme et la joie au temps de l'exaspération, entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy, 1999). En 1996 est paru l'un de ses ouvrages les plus importants : La jouissance d'être, essai d'anthropologie philosophique, aux éditions Encre Marine.
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