© INTERNEtf1.fr — Séisme, choc, crise… On a prononcé beaucoup de mots pour décrire le premier tour de l'élection présidentielle du 21 avril. Quel regard porte le philosophe que vous êtes sur cette situation ?
Robert MISRAHI — Je constate tout d'abord une sorte "d'inconscience" dans les attitudes d'avant le premier tour. D'abord, dans l'attention privilégiée portée à l'extrême gauche, laquelle est certes animée de bonnes intentions, mais qui a finalement divisé toute la gauche. Ainsi, il y a, au sein de la gauche, l'idée selon laquelle une politique qui serait extrêmement socialiste sans être bolchevique serait possible. Avec, en parallèle, l'idée de stigmatiser la social-démocratie, au nom d'un idéal généreux mais abstrait, et voué en fin de compte au totalitarisme, comme chacun le sait.
"Il y a, au sein de la gauche, l'idée selon laquelle une politique qui serait extrêmement socialiste sans être bolchevique serait possible." |
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On a beaucoup dit ou entendu dire que la gauche et la droite, c'est pareil. Le clivage gauche-droite correspond-t-il à des descriptions philosophiques différentes ?Robert MISRAHI — Ce qui devrait caractériser la gauche est l'assomption d'idées généreuses et humanistes, animées par le souci de la promotion du plus grand nombre d'individus. Mais ces idées devraient être alliées à une volonté ferme d'aménager et de contrôler le développement des marchés, ce qui n'a pas les faveurs de la droite. La confusion est sans doute née de la reprise par la droite et le centre-droit de certaines de ces idées.
En tous les cas, une nouvelle social-démocratie, une "gauche démocratique", doit être capable d'une part de sauvegarder la démocratie et les libertés, de refuser tout ce que propose l'extrême gauche, c'est à dire une économie autoritaire. Et en même temps, d'être capable de légiférer et d'intervenir dans l'économie. Comment ? Ce n'est pas à moi de le dire, je ne suis pas un technicien. C'est aux experts dits de gauche d'inventer des solutions. Or, ce n'est pas le cas aujourd'hui. A gauche, on hésite entre un éloge débridé du marché et un idéal anti-marché qui est inconséquent, puisqu'en réalité l'économie de marché mondialisée permet la progression et l'évolution de beaucoup de sociétés du Tiers-Monde. Il faut arriver à assumer les réalités contemporaines, tout en intervenant contre les effets de la mondialisation effrénée qui entraîne tous les maux que nous connaissons. C'est cela, la politique de gauche qui reste à inventer.
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Pourquoi la gauche est-elle dans cette situation ?Robert MISRAHI — Les politiques — de droite et de gauche, d'ailleurs ! — croient pouvoir se borner à la résolution des conflits ponctuels et à la gestion des finances publiques. Plus précisément, les responsables de gauche n'ont pas d'idées sur ce que devrait être un "lointain avenir". C'est pourtant cela qu'on était en droit d'attendre d'eux.
J'estime qu'en fin de compte, gauche et droite ne comprennent pas le sens profond de la politique. Et cela consisterait aujourd'hui à trouver une nouvelle fondation pour la démocratie. Car la démocratie, aujourd'hui, n'est fondée que juridiquement. On sait simplement que la démocratie, c'est la souveraineté populaire et la représentation populaire par le suffrage universel. Et on pense que cette définition juridique est suffisante. Mais cette définition n'est que l'armature de la démocratie. Or, pour concerner les individus auxquels elle prétend s'adresser, une démocratie devrait pouvoir se fonder sur une autre conception de la politique. Je veux dire que la démocratie ne peut pas se justifier de sa seule structure juridique, elle ne peut se justifier que par une "visée lointaine". Et celle-ci ne peut être rien d'autre à mon sens que l'épanouissement existentiel. Parfois, j'ose même prononcer le mot de "bonheur"…
"Société démocratique, oui, mais pour quoi faire ? Une société démocratique ne peut se justifier que par ce qu'elle apporte d'accroissement dans les existences privées." |
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La protestation de rue qui s'est exprimée ces derniers jours est généreuse. Mais finalement, n'est-il pas temps de redire pourquoi la démocratie est préférable à tout autre système politique ?Robert MISRAHI — C'est crucial. Il faut dire pourquoi la démocratie est préférable, en évoquant ce qui la fonde. Or, la démocratie est le seul régime qui peut réaliser la cohérence entre les visées juridiques du système (égalité de tous et représentation politique de tous) et le mouvement intérieur de chacun des citoyens, c'est à dire le mouvement intérieur de chaque conscience. Car un individu est plus qu'un simple "citoyen" : il est un sujet qui est en même temps un désir, qui est un désir d'épanouissement et d'accomplissement. La démocratie est le seul régime qui a l'intention et la possibilité de réaliser la cohérence entre sa structure juridique et la structure existentielle de tous les individus dont elle se soucie.
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Dans l'inventaire des responsabilités, on a pointé le doigt sur les médias, accusés d'avoir soufflé sur la braise des inquiétudes, des peurs, des angoisses en insistant sur la montée de la violence. Comment voyez-vous cela ?"Pourquoi faut-il laisser à la droite et au centre-droit la volonté de supprimer les zones de non-droit et éviter d'en parler ? Alors que défendre la démocratie, c'est affirmer que la loi républicaine doit s'appliquer partout sur le territoire. Laisser monter la violence, c'est laisser monter le fascisme." |
Laisser monter la violence, c'est laisser monter le fascisme. Si la violence se déploie de façon évidente et abusive, la réponse est forcément défensive. Un exemple : les institutions et les organisations juives sont agressées actuellement par une partie de la population des banlieues, par de jeunes gens issus de l'immigration. Mais de dire cela, ce n'est pas accuser l'ensemble des musulmans de France, ce n'est pas dire qu'il y a une guerre entre Juifs et Arabes. Dire cela doit servir à cerner très précisément les responsables et démanteler les réseaux islamistes, puisque c'est de cela dont il s'agit. On pourrait dénoncer, combattre et châtier les réseaux islamistes, tout en affirmant notre amitié pour le monde arabo-musulman, pourquoi pas ?
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Et cela, selon vous, la gauche n'en est pas encore capable ?Robert MISRAHI — Non, et cela à cause d'une forme de démagogie à l'égard du monde arabe. A la fois pour des raisons économiques. Egalement par peur du monde arabe, à la fois nombreux et exigeant. Et puis aussi par une sorte de liquidation indirecte de la culpabilité à l'égard des Nord-Africains au temps de la guerre d'Algérie. En cela, la gauche faillit à sa mission, qui est d'éclairer et de traiter les situations selon leur spécificité, et non selon des schémas idéologiques.
A suivre demain :
"Le but de la démocratie, c'est la jouissance de vivre"
Robert Misrahi critique sévèrement le "vide doctrinal" dans lequel se trouve la société d'aujourd'hui. Une absence de repères, de réflexion et d'imagination qui nous a plongé dans le "désarroi général".
Né à Paris en 1926 de parents juifs, ouvriers émigrés de Turquie, Robert Misrahi a connu très jeune la pauvreté et la persécution nazie. En pleine Seconde guerre mondiale, il obtient le baccalauréat de l'école française, l'année où le gouvernement d'Hitler décide de mettre en œuvre la "solution finale". Aidé par Sartre, il s'engage dans la philosophie et s'est efforcé de construire depuis la fin de la guerre une éthique rigoureuse, orientée vers une expérience réelle du bonheur.
Professeur émérite à l'Université Panthéon-Sorbonne Paris I, intellectuel contemporain majeur, Robert Misrahi est connu pour ses travaux sur Spinoza, dont la traduction et les commentaires de la Correspondance dans la collection de la Pléiade et une traduction de l'Ethique qui fait référence (Ethique, traduction, introduction, notes et commentaires, PUF, 1990). Son œuvre philosophique, bien que méconnue, développe une doctrine du sujet comme libre désir, dont l'objectif profond est une éthique de la liberté heureuse (La problématique du sujet aujourd'hui, Encre Marine, 1994, Les actes de la joie : fonder, aimer, agir, PUF, 1987). Il expose également une critique radicale des conceptions traditionnelles de l'individu et de la politique (Existence et démocratie, PUF, 1995, L'enthousiasme et la joie au temps de l'exaspération, entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy, 1999). En 1996 est paru l'un de ses ouvrages les plus importants : La jouissance d'être, essai d'anthropologie philosophique, aux éditions Encre Marine.
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