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"Politiques et enseignants manquent d'imagination et de culture"

Edité par
le 02 mai 2002 à 18h20 , mis à jour le 08 mai 2002 à 00h00.
Temps de lecture
5min
robert misrahi

Crédits : INTERNE

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SociétéLe philosophe Robert Misrahi a accordé à tf1.fr un entretien exclusif. Dans cette dernière partie, il insiste sur le "rôle premier" de l'éducation dans le traitement de la crise, tout en critiquant l'impuissance dans laquelle les analyses traditionnelles de la société l'ont condamné.

tf1.fr — Parallèlement, quel rôle concret l'Education nationale doit-elle jouer dans la mutation radicale que vous dites indispensable à notre démocratie ?

Robert MISRAHI — Le rôle de l'éducation est le premier. Aujourd'hui, nous aboutissons presque au péché originel de nos gouvernants : la méconnaissance du rôle de l'éducation. Il fallait lui consacrer un budget infiniment plus important et cesser de croire que l'éducation pouvait être une science. On a ainsi mis en place les Instituts de formation des maîtres (IUFM) en voulant faire de l'éducation une anthropologie déterministe. C'est un échec. Il faudrait également cesser de croire que l'éducation est une formation professionnelle, pour former les gens à leur emploi. On forme les gens à utiliser des ordinateurs, mais il n'y a pas de place pour eux, puisqu'il n'y a pas d'emploi. Ces mêmes personnes que l'on forme à utiliser des ordinateurs sont parfois illettrées, ce qui les ouvre aux formes archaïques de la pensée : les idéologies et la religion. Autrement dit, tout se tient.

Ce que les politiques n'ont pas voulu voir, c'est que tous les problèmes se tiennent et qu'ils reposent tous sur une pointe : l'éducation. C'est par exemple faute d'éducation que l'on a pas une diffusion suffisante de la laïcité. Il faut séparer partout le lien fictif qu'établissent certains entre la politique et la religion. C'est une tâche essentielle qui n'a pas été remplie.

"Il y a une démission des politiques et des enseignants, qui veulent faire du solide, mais qui manquent d'imagination et de culture. Et de culture philosophique, particulièrement."

Nos politiques ont peur de la population scolaire. On croit qu'on doit lui donner ce qu'elle demande. Or, on ne sait pas ce qu'elle demande, puisque notre responsabilité est de la former. Il y a une démission des politiques et des enseignants, qui veulent faire du solide, mais qui manquent d'imagination et de culture. Et de culture philosophique, particulièrement. Les enseignants passent par les IUFM et les politiques par l'ENA, où l'on apprend tout sauf l'essentiel. A l'ENA, on apprend l'histoire, les études locales, la géographie, on étudie des techniques, mais on n'étudie pas à quoi sert une société par rapport à ceux qui y vivent. Dans les IUFM, on fait même de la sociologie, mais on n'apprend pas ce qu'est le rapport personnel d'enseignant à étudiant, ce qu'est la tâche qui consiste à transmettre le savoir.

tf1.fr — L'échec des instituts de sondage, des prévisions politiques, c'est donc l'échec des outils d'analyse de la société ?

Robert MISRAHI — Cela manifeste l'insuffisance de la pensée contemporaine, qui est la pensée dite déterministe. Tous ces instituts de sondage et toutes les expertises politiques sous-entendent le primat et la validité du déterminisme, c'est à dire l'enchaînement de quelques événements qu'ils vont appeler "loi". En réalité, ces lois, ils ne les connaissent qu'a posteriori. Ils oublient que les individus auxquels ils ont affaire — soit les personnes objets du sondage, soit les personnes qui vont recevoir un enseignement et attendre une politique — sont des êtres libres, c'est à dire à un certain moment imprévisibles. Le premier tour du 21 avril l'a suffisamment prouvé. Face aux sondages et aux élections, non seulement les individus sont libres de leurs opinions, mais ils peuvent aussi avoir la volonté de la manifester, cette liberté. De contrer ce qu'on dit qu'ils feront.

Autrement dit, la crise profonde de la société, c'est une crise des sciences humaines. Les psychologues mettent en évidence des lois, les sociologues aussi, les économistes également. Or, personne ne peut prévoir réellement la conduite d'individus libres qui sont aussi des électeurs. Il faudrait en tenir compte. Non pas pour modifier sa façon de faire des calculs de probabilité. Il n'y a pas à chercher à établir des prévisions, en corrigeant les marges d'erreurs mathématiques des sondages. Il s'agit de demander aux citoyens ce qu'ils aimeraient décider, et non pas prévoir ce qu'ils vont décider.

tf1.fr —Vous même, à titre personnel, vous êtes une illustration vivante d'une forme réussie, assumée et heureuse de "l'intégration". Vous pouvez donc en parler en connaissance de cause. Quelle sont donc les conditions de cette réussite et les obstacles que les mécanismes d'intégration rencontrent aujourd'hui ?

"Très tôt, dès l'école communale, je me suis trouvé face à, d'un côté, les difficultés politiques et familiales, et, d'un autre côté, à l'école. Et je me suis épanoui dans l'école."

Robert MISRAHI — Si mon intégration a été réussie, je crois que c'est dû à deux circonstances : les malheurs et les difficultés rencontrés dans mon enfance (persécution, maladie, chômage, etc.) et l'efficacité de l'enseignement. Très tôt, dès l'école communale, je me suis trouvé face à, d'un côté, les difficultés politiques et familiales, et, d'un autre côté, à l'école. Et je me suis épanoui dans l'école.

Je crois fortement que les difficultés de l'intégration aujourd'hui sont dues à l'échec de l'école et l'absence d'investissement de l'école républicaine. Pour moi, d'ailleurs, il ne s'agissait pas de l'école "républicaine", mais de l'école "française". Ma mère avait appris le français en Turquie, mon père parlait un français appris sur place, approximatif. Moi, ce qui me motivait, c'était le travail à l'école autour du français. Très vite, d'un commun accord avec mon père, autour de mes 9 ans, nous avons fait le choix de la nationalité française. Il y avait le choix juridique de la France et le choix existentiel du français à travers l'école. Donc, je n'ai pas eu de mal à m'intégrer, parce que m'intégrer, c'était m'épanouir.

Cela ne se passe pas de la même façon aujourd'hui, faute du caractère désirable de l'éducation et du français face aux populations immigrées. Il semble bien que celles-ci n'aient pas toujours l'amour de la langue française, ni, disons-le modestement avec tous les guillemets qu'on voudra, "l'amour de la France". Pour qu'il y ait intégration, il faut un choix commun et réciproque de l'entité générale dans laquelle on existe.

On peut imaginer la chose suivante, qui serait l'idéal de la république laïque : à l'intérieur du vaste groupe national, l'existence des sous-groupes se référant à ce groupe national quant à l'essentiel, tout en respectant et en étant respecté pour leurs croyances particulières. C'est la définition de la laïcité. La laïcité pourrait ne pas être opposée à la nationalité. Et la nationalité pourrait n'être pas une référence au nationalisme, une référence de supériorité dans le monde. Faire référence à la nation, ce pourrait être faire référence à un dialogue amical avec le monde. Mais tout cela n'est pas évident, je l'accorde.

tf1.fr — Ce schéma pourrait s'appliquer à l'entité européenne, qui fait si peur aujourd'hui ?

Robert MISRAHI — Oui. L'Europe pourrait être une entité dans laquelle toutes les forces seraient conjuguées pour créer du neuf, et dans laquelle tous les groupes seraient respectés en tant que tels. Si l'on examine l'histoire, on constate que les champs économiques et culturels vont toujours croissants. Ils partent du clan à la tribu, de la tribu à la région, de la région à la nation, de la nation à l'empire, etc. Il existe une évolution logique qui marque l'ouverture des individus aux autres individus.

"L'Europe est une idée riche et féconde. La combattre, c'est adopter une attitude de ségrégation, de violence et d'appauvrissement de soi."

L'Europe est une idée riche et féconde. La combattre, c'est adopter une attitude de ségrégation, de violence et d'appauvrissement de soi, puisqu'on ne progresse que dans la relation à autrui, en parlant avec les autres, ainsi que les enfants apprennent le langage. Comment expliquer que les cultures se développent plus facilement aux carrefours géographiques ? Parce que de nombreuses populations y passent, bien entendu.

tf1.fr —Dans ces temps de crise, le philosophe peut-il valablement se limiter à la rédaction de textes analytiques, aux interviews… Est-ce que l'action concrète, au sein d'une structure politique, ne vous tente pas ?

Robert MISRAHI — Certes, il faudrait que les philosophes assument désormais une nouvelle responsabilité, une responsabilité politique éclairée. Il ne faudrait pas considérer l'engagement comme jadis, comme le fait pour un philosophe de reconnaître la validité d'une idéologie et d'y entrer comme un combattant montant au feu. Il s'agit pas de reconnaître une idéologie déjà faite. Le combat des philosophes devrait être à la fois un combat commun pour l'épanouissement de tous, et en même temps un combat pour la diffusion d'une approche plus réfléchie et plus ouverte des problèmes. Le philosophe doit vouloir personnellement peser sur les politiques et que la philosophie pèse en elle-même sur la politique. On a eu tort d'isoler les philosophes. Car les politiques se sont retrouvés sans instrument de compréhension.

Une anecdote, cependant. Un certain groupe politique m'a demandé de venir exposer mes idées devant ses responsables. Et le résultat fut nul. Il ne s'est rien passé, mais alors rien du tout. (Rires). Cela dit, à l'époque, il n'y avait pas de drame dans l'air. Alors qu'aujourd'hui…

Né à Paris en 1926 de parents juifs, ouvriers émigrés de Turquie, Robert Misrahi a connu très jeune la pauvreté et la persécution nazie. En pleine Seconde guerre mondiale, il obtient le baccalauréat de l'école française, l'année où le gouvernement d'Hitler décide de mettre en œuvre la "solution finale". Aidé par Sartre, il s'engage dans la philosophie et s'est efforcé de construire depuis la fin de la guerre une éthique rigoureuse, orientée vers une expérience réelle du bonheur.

Professeur émérite à l'Université Panthéon-Sorbonne Paris I, intellectuel contemporain majeur, Robert Misrahi est connu pour ses travaux sur Spinoza, dont la traduction et les commentaires de la Correspondance dans la collection de la Pléiade et une traduction de l'Ethique qui fait référence (Ethique, traduction, introduction, notes et commentaires, PUF, 1990). Son œuvre philosophique, bien que méconnue, développe une doctrine du sujet comme libre désir, dont l'objectif profond est une éthique de la liberté heureuse (La problématique du sujet aujourd'hui, Encre Marine, 1994, Les actes de la joie : fonder, aimer, agir, PUF, 1987). Il expose également une critique radicale des conceptions traditionnelles de l'individu et de la politique (Existence et démocratie, PUF, 1995, L'enthousiasme et la joie au temps de l'exaspération, entretiens avec Marie de Solemme, éditions Dervy, 1999). En 1996 est paru l'un de ses ouvrages les plus importants : La jouissance d'être, essai d'anthropologie philosophique, aux éditions Encre Marine.

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