© INTERNEDeux french diplomats, deux styles pour le Quai d'Orsay, deux façons de faire de la politique : Hubert Védrine et Dominique de Villepin ne sont vraiment pas les mêmes. Tous deux ont pourtant été secrétaire général de l'Elysée, l'un de François Mitterrand, l'autre de Jacques Chirac, deux adversaires aussi féroces que raffinés. Sans doute s'y sont-ils formés à l'art subtil des conversations diplomatiques, des missions plus ou moins secrètes et des petits arrangements. Mais sans doute s'y sont-ils aussi frottés aux textes pleins d'élégance, de précision et de portes ouvertes qui font la pure signature "Quai d'Orsay". Ainsi donc, le seul point commun d'Hubert Védrine et de Dominique de Villepin est d'avoir préalablement tissé des liens étroits avec une présidence de la République jalouse de ses prérogatives. Pour autant, ces deux hommes représentent deux univers radicalement différents.
Védrine, le réalisme de gauche. Hubert Védrine, formé au ministère de la Culture avant de devenir le conseiller diplomatique d'un François Mitterrand intimement imbriqué dans la diplomatie, est un homme de gauche pragmatique, souple et constant. Cet avocat énarque, âgé de 55 ans, a parfois l'aspect d'un grand technocrate, parlant un anglais inégal. Mais il a su guérir les blessures franco-allemandes en tissant des liens d'amitié avec son homologue Joschka Fischer, l'ancien gauchiste des seventies devenu le grand émissaire européen de Gerhard Schröder. Unanimement apprécié dans les chancelleries et les palais nationaux, il a imprimé une marque de courtoisie, d'intelligence et d'éthique dans une diplomatie française malade de ses atermoiements.
Mitterrandien autant que gaullien, il a su faire valoir le particularisme français face à "l'hyper puissance américaine", selon ses propres mots. Une tentation hégémonique avec laquelle il a toutefois su composer efficacement, parfois dans l'urgence, au nom du principe de solidarité des démocraties, lors des crises du Kosovo ou de l'après 11-septembre. Mais il avait également su faire valoir le particularisme de ses french diplomats (comme il y eut auparavant des french doctors), notamment lors de la crise des Bouddhas de Bâmyân dans l'Afghanistan taleb, en envoyant auprès de mollah Omar des émissaires cultivés, fins connaisseurs de la nébuleuse de l'Asie centrale. Révélant les pensées profondes de l'équipe Jospin et d'une bonne partie de la France, il avait plus tard qualifié de "simpliste" la réaction américaine à l'agression d'al-Qaïda, ce qui avait irrité Colin Powell au point que celui-ci, d'ordinaire si policé, avait évoqué les "vapeurs" de cet insolent Frenchie.
Villepin, l'efficacité de droite. Ce que l'on peut imaginer du style Villepin est à l'opposé de cette diplomatie des émissaires, des ambassadeurs lettrés et des consuls de terrain. Cet énarque que d'aucuns disent machiavélique, premier mousquetaire de Jacques Chirac au point d'être devenu son éminence grise, est un homme des réseaux d'Afrique. Petit-fils de ministre, fils du sénateur des Français de l'étranger, Dominique Galouzeau de Villepin a commencé sa carrière à la direction des Affaires africaines et malgaches, dont il a gravi tous les échelons avant d'obtenir le poste de directeur adjoint en 1992. Alain Juppé l'appelle auprès de lui pour diriger son cabinet au Quai d'Orsay en pleine guerre de Bosnie. Et en 1995, cet homme qui se pique de poésie et d'histoire napoléonienne, est appelé auprès de Jacques Chirac à l'Elysée, lui qui a fait partie du premier cercle des inspirateurs de la victoire. De son bureau du Faubourg Saint-Honoré, il orchestrera dans l'ombre — et parfois dans la franche hostilité — tout le septennat chiraquien, distillant au gré de l'intérêt politiques dossiers explosifs, idées nouvelles, opprobre et adoubements.
Grand et bel aristocrate, que les uns disent brutal et que les autres disent génial, Dominique de Villepin a déjà joué les diplomates chiraquiens par le passé, non loin des hommes de Charles Pasqua. Ainsi notamment en 1996, lorsqu'il est allé rencontrer le dictateur zaïrois destitué Mobutu, à Lausanne, en compagnie du ténébreux Fernand Wibaux, ancien des services secrets et de l'équipe africaine de Jacques Foccart, le "monsieur coups tordus" du général de Gaulle. Homme de réseaux, de confidences, d'informations sensibles et de fins calculs, Dominique de Villepin imprimera sans doute à la diplomatie française la fermeté — mais aussi parfois la brutalité — dont il a su user si brillamment à l'Elysée. Et sans doute aussi fera-t-il des french diplomats des hommes d'action immédiate, de liens et de positions fermes, si éloignés des médiateurs de bonne volonté des gouvernements précédents.
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