M. Chirac demande aux Français "une vraie majorité"

Par Le Monde.fr, le 06 juin 2002 à 07h34 , mis à jour le 06 juin 2002 à 07h37

S'exprimant à la télévision pour la première fois depuis sa réélection il y a tout juste un mois, Jacques Chirac est intervenu dans la campagne législative à quatre jours du premier tour pour réclamer, mercredi soir sur France 3, "une vraie majorité" afin de permettre au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin de poursuivre la politique engagée.

Jacques Chirac sur France 3 | DR © INTERNE

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Appel à voter. Le président de la République a appelé les Français à voter lors des élections législatives des 9 et 16 juin, en martelant : "il faut voter". Il a estimé, "en tant que chef de l'Etat", que "le grand mouvement" qui s'est dessiné entre les deux tours de la présidentielle, quand "on a eu le sentiment que les valeurs essentielles de la République étaient en danger", ne devait pas "purement et simplement aujourd'hui s'effacer". "Il faut voter, c'est cela que je voulais dire ce soir aux Françaises et aux Français", a-t-il ajouté en soulignant que c'était là "l'essentiel du message" qu'il entendait passer. "Nous sommes dans une démocratie et l'on n'a pas toujours conscience de l'avantage que cela représente. Mais cela implique que l'on assume aussi, je dirais, les petites contraintes, c'est-à-dire de voter. Le vote c'est un droit mais c'est aussi un devoir", a insisté le chef de l'Etat. "Il y a toujours trop d'abstention. Le privilège de vivre dans une démocratie suppose qu'elle s'exprime. On ne peut pas indéfiniment traiter le politique par la dérision. Il faut bien comprendre que l'élection des députés, c'est l'élection d'un Parlement, qu'il n'y a pas de gouvernement qui puisse gouverner sans une majorité dans un Parlement".

Une "vraie majorité". Le président de la République, a demandé aux Français de lui donner "une vraie majorité", lors des élections législatives. "La cohabitation, les Français l'ont voulue. A partir du moment où ils l'ont voulue, le gouvernement et moi-même nous avons tenu à ce qu'elle se fasse dans les conditions aussi dignes et acceptables que possibles", a-t-il dit. "Mais il est bien évident que face aux problèmes auxquels nous sommes confrontés, dont les Français ont dénoncé l'importance à l'occasion du premier tour des présidentielles, il faut avoir une action qui soit confortée par une vraie majorité".

Le président a refusé de dire quelle serait son attitude si la droite était battue aux législatives, déclarant que la question était "prématurée". "Ne préjugeons pas", a déclaré M. Chirac, en réponse à la journaliste qui lui demandait s'il avait envisagé une démission dans l'hypothèse d'une défaite de la droite. "Nous sommes dans une démocratie, où les électeurs et les électrices vont s'exprimer. Je ne veux pas préjuger de leur choix, encore moins faire quelque pression que ce soit, autre que celles qui concernent l'avenir de notre pays et la façon dont je le vois. Ce ne serait pas convenable", a-t-il ajouté. "Donc, attendons qu'ils aient voté et alors je répondrai à votre question qui est pour le moment prématurée", a-t-il conclu.

Sanction de toute union avec le FN. M. Chirac a affirmé que tout candidat de l'Union pour la majorité présidentielle (UMP) qui passerait un accord avec le Front national serait "bien entendu" automatiquement "exclu", "non seulement de l'UMP, mais de toute majorité présidentielle". "J'espère que le cas ne se produira pas, je serais évidemment très déçu si tel devait être", a ajouté le président de la République.

Statut pénal du chef de l'Etat. M. Chirac a déclaré que la commission de sages chargée d'examiner une réforme du statut pénal du chef de l'Etat serait créée "dans les prochains jours" et qu'elle présenterait un rapport "avant la fin de l'année". "Ce sera fait dans les prochains jours. Il faut le temps de consulter un certain nombre de grands spécialistes, de constitutionnalistes, de juristes, pour constituer une commission de cette nature", a dit le président de la République. "Son rapport devra être présenté avant la fin de l'année en toute hypothèse", a-t-il précisé. "Elle a pour mission d'examiner le statut du chef de l'Etat, d'une part au regard des décisions qui ont été prises par les deux instances les plus hautes dans ce domaine, le Conseil constitutionnel et la Cour de Cassation - qui se sont prononcés -, et d'autre part au regard de ce que l'ont fait dans les grands démocraties étrangères", a dit M. Chirac. "C'est à partir de là que cette commission fera des propositions qui seront immédiatement rendues publiques et discutées", a-t-il indiqué.

Amnistie. Le président a indiqué, pour "couper court à tout faux débat", que la loi d'amnistie que prépare le gouvernement "ne comporte aucune amnistie politique", et serait "sévère" concernant les contraventions liées à l'automobile. L'amnistie à l'occasion de l'élection présidentielle comporte "les réductions de peine qui arrivent à leur terme, c'est le pardon républicain", a expliqué le chef de l'Etat. "C'est la tradition et je la respecterai, en excluant, ce que j'ai déjà fait, il y a sept ans, tout ce qui touche à des crimes particulièrement odieux, notamment en termes de pédophilie, de drogue, de terrorisme", a ajouté M. Chirac. "Il y a le grand et juste débat sur les contraventions en ce qui concerne les automobiles", a-t-il poursuivi, se déclarant "très choqué par le comportement français qui a pour conséquence que nous avons deux fois plus de morts que par exemple en Angleterre". "Je serai beaucoup plus sévère et je n'admettrai l'amnistie" ou plutôt "le gouvernement ne proposera, car c'est le Parlement qui décide, l'amnistie que pour les contraventions de voirie n'ayant impliqué aucun danger pour quiconque", a dit le chef de l'Etat. "Cela veut dire, a-t-il expliqué, que la contravention d'une voiture mal stationnée, qui aurait pu par exemple empêcher une ambulance, la police ou les pompiers de passer, ne sera pas amnistiée."

SMIC. M. Chirac a estimé qu'il fallait "trouver les moyens" de "revenir à un seul Smic", tout en refusant de se prononcer sur un éventuel coup de pouce à la hausse légale du salaire minimum prévue le 1er juillet. Chaque 1er juillet, le Smic fait l'objet d'une revalorisation légale (fondée en partie sur l'inflation), qui devrait atteindre cette année environ 2,6%. Mais le gouvernement peut y ajouter un "coup de pouce" plus ou moins important. La semaine dernière, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait indiqué qu'il "ne saurait être question d'évoquer un coup de pouce" au Smic "sans en mesurer les conséquences sur la situation économique et surtout sur l'emploi", tandis que la gauche et les syndicats réclament une forte hausse. "Je ne vais pas polémiquer avec ceux qui proposent" une telle hausse, a déclaré le chef de l'Etat. "L'augmentation du Smic qui va être décidée", a-t-il poursuivi, le sera "par le premier ministre après concertation avec les organisations syndicales et professionnelles avec deux soucis : le progrès social naturellement, qui doit être l'une des bases essentielles aujourd'hui de nos préoccupations, et d'autre part naturellement l'emploi qu'il faut aussi protéger et relancer". "Je n'ai rien à fixer", a-t-il souligné. La hausse du Smic sera "fixée le moment venu par le gouvernement". "Il y a un problème qui est grave", a-t-il ajouté : "C'est que l'application de la loi Aubry (sur les 35 heures) s'est traduite par le fait qu'on est passé d'un Smic à cinq Smic, ce qui est profondément injuste et profondément anormal. Il faut trouver maintenant, dans le cadre du dialogue social, les moyens de revenir à un seul Smic, pour des raisons de justice".

Médecins. Le président a affirmé qu'"il était urgent de sortir de cette crise" concernant les médecins généralistes qui ont notamment obtenu, après sept mois de conflit, le relèvement du prix de leurs consultations. "Nous avons une situation paradoxale : nous avons un système de santé tout à fait remarquable et reconnu comme tel. Et qui est en pleine crise, depuis la médecine de ville jusqu'à l'hôpital. C'est tout à fait anormal. Il n'y avait quasiment plus de dialogue", a affirmé M. Chirac. Selon le président, "il était urgent de sortir de cette crise. Ce n'est pas un problème de date, pas un problème d'élection. C'était un problème profondément injuste, un problème d'absence totale de dialogue, d'incompréhension, qui a été réglé comme il devait l'être, c'est-à-dire par le dialogue social", a-t-il ajouté. "Le moteur principal du progrès social et du progrès économique, c'est le dialogue social. Les grands responsables des organisations syndicales et professionnelles sont des gens qui ont parfaitement le sens de la responsabilité. C'est ce que le gouvernement a fait avec les médecins", a poursuivi le président. Selon lui, "avec cette manie que nous avions dans un passé encore récent de tout vouloir réglementer, on est arrivé au blocage, et à l'incapacité d'agir". "Pour la première fois, la quasi totalité des médecins ont signé cet accord parce que c'était un accord légitime. C'est un contrat de confiance. Il appartient aux grands partenaires sociaux de respecter ensuite leur parole. Je ne doute pas qu'ils la respecteront", a conclu M. Chirac.

Liberté, égalité, fraternité. Le président a déclaré que le gouvernement "doit d'abord comprendre qu'il faut revenir aux valeurs fondamentales de la société", que sont la liberté, l'égalité et la fraternité. M. Chirac a ainsi énuméré "la liberté, et notamment la sécurité qui est la première des libertés", "l'égalité, et notamment l'égalité des chances" et insisté particulièrement sur "la fraternité". "La fraternité, c'est à la fois la solidarité, qui n'est pas suffisamment assumée chez nous - on le voit en particulier avec la pauvreté qui ne diminue pas, la précarité qui ne diminue pas - et aussi le respect, le respect de l'autre, qui est une notion qui petit à petit s'est effacée ou s'efface, et qui est une des grandes faiblesses de notre société d'aujourd'hui", a-t-il souligné. "Il faut agir", a poursuivi le président, en précisant que cela "suppose d'abord que l'on rende à la France sa compétitivité, sa capacité de se donner les moyens du progrès". "Ca veut dire d'une part que l'on redonne au travail et au mérite la place, le rang, la valeur qui doivent être les leurs dans notre société, et deuxièmement qu'on diminue toutes les contraintes de toute nature qui pèsent aujourd'hui de façon excessive", notamment "en matière de règlementation excessive, de charges excessives, ce qui paralyse un peu notre nation", a-t-il ajouté. M. Chirac a en outre exprimé sa "satisfaction devant l'action conduite par M. Jean-Pierre Raffarin", qui est "en quelque sorte, dans les circonstances actuelles, l'homme de la situation", et qui est entouré de ministres "solidaires et déterminés".

"FORCER LA MAIN AUX FRANCAIS"

Réagissant à l'intervention du président, Julien Dray, secrétaire national du PS, a estimé, dans un communiqué, que Jacques Chirac était venu "forcer la main aux Français" pour "lui permettre de vivre cinq ans à l'Elysée en toute tranquillité". "Manifestement Jacques Chirac a toujours un problème avec les règles du jeu, même celles du suffrage universel : à quatre jours du scrutin, il n'hésite pas à venir forcer la main aux Français", a estimé le député PS de l'Essone. "Mais la main de Jacques Chirac a un fort contenu social : quand on l'interroge sur le Smic, il se fait fuyant, refusant de dire à quel niveau il serait souhaitable de le porter. Quand il parle des maux de la France il ne pense qu'aux baisses de charges patronales mais jamais aux conditions de travail des salariés", a-t-il poursuivi. Selon lui, "la vraie conclusion de l'intervention, c'est qu'il faut à Jacques Chirac une vraie majorité de gauche (...) pour lui permettre de vivre cinq ans à l'Elysée en toute tranquillité". "Car, à l'issue de cette intervention télévisée, on préfère voir Jacques Chirac s'occuper des parcs et jardins de l'Elysée que de l'avenir d'une France à laquelle il est incapable d'apporter les réponses nécessaires. Bref, mieux vaut une bonne cohabitation qu'une mauvaise droite", a-t-il conclu.

Pour sa part, le président du Front national, Jean-Marie Le Pen, a estimé que Jacques Chirac était "le représentant et l'otage du système qui confisque la démocratie". "En se félicitant du "consensus" qui s'est fait jour entre la droite et la gauche pour s'opposer à nos projets de redressement national, qu'il ose appeler "les dérives" qui mettraient en cause les valeurs de la démocratie, Jacques Chirac souligne qu'il est le représentant, et l'otage, du système qui confisque la démocratie", a affirmé M. Le Pen dans une déclaration à l'AFP. "Il est plus que jamais nécessaire de libérer la démocratie de cette mainmise d'un système corrompu et totalitaire, et cela passe par le vote Front national", a ajouté l'adversaire malheureux de M. Chirac à l'élection présidentielle.

Avec AFP et Reuters

Par Le Monde.fr le 06 juin 2002 à 07:34
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