© INTERNESérie en cours. Après l'Erika et Azf, voila maintenant le dossier birman qui empoisonne l'existence de la société TotalFinaElf. Deux citoyens du Myanmar (l'ex-Birmanie) ont déposé plainte avec constitution de partie civile pour "séquestration", lundi à Nanterre (Hauts-de-Seine). Aujourd'hui réfugiés dans un pays asiatique tenu secret, ils visent dans leur procédure Thierry Desmarets, l'actuel P-DG de TotalFinaElf, Hervé Madéo, directeur de l'exploitation en Birmanie de 1992 à 1999 et "tous autres".
Les plaignants affirment avoir été enrôlés de force et contraints par la violence à travailler sans rémunération et sans soins. Les recruteurs étaient selon eux des militaires du Myanmar payés par Total pour cette tâche dans "une dynamique de partenariat".
Un juge d'instruction devrait donc très prochainement se pencher sur un dossier vieux de plus de dix ans. Tout commence au début des années 90. A cette époque, la Birmanie aiguise l'appétit des firmes occidentales. Le pays est certes aux mains d'une dictature militaire depuis 1988, mais il abrite de gigantesques ressources gazières. Impossible donc de passer à côté d'un tel marché. En juillet 1992, Total décroche le gros lot avec la Moge, son homologue birman. Le contrat porte sur "l'appréciation, le développement et la production" du gaz à Yadana (à 70 kilomètres de la côte méridionale) dont les réserves sont estimées à près de 140 milliards de m3. Très vite, le géant américain Unocal se joint à l'opération.
Difficultés passagères
Le projet, évalué à près de 2 milliards de dollars, constitue alors le premier investissement en Birmanie. Et les attentes sont pleines de promesses : la Thaïlande s'engage à importer le gaz birman pour alimenter ses centrales électriques. Une manne de plusieurs centaines de millions de dollars par an pour Rangoon. Total, qui réalise près du tiers des investissements, en veut pour son argent. Mais le projet est a priori délicat. Les travaux à accomplir nécessitent une main d'œuvre importante et le gazoduc à construire, reliant les plates-formes offshore du golfe de Martaban à la frontière thaïlandaise (645 kilomètres), traverse une région opposée aux militaires au pouvoir.
Qu'à cela ne tienne. On ne compromet pas un tel projet pour d'obscures questions de sécurité. La surveillance du chantier est confiée à l'armée birmane qui venait de s'illustrer par une féroce répression du parti d'opposition birmane. Les gros moyens sont déployés. Avec des "résultats" immédiats. Le début des travaux conduit à une militarisation accrue de la zone. Des dizaines de milliers de birmans sont déplacés, selon l'accusation. Avec des conséquences humaines catastrophiques. "Le lien entre la présence militaire, les exactions contre les populations et les travaux forcés est avéré, dénonce un rapport parlementaire français le 13 octobre 1999. Total ne pouvait l'ignorer. Que s'est-il passé avant la construction du gazoduc quand l'armée birmane a sécurisé et débroussaillé la zone ? Qui a construit les camps militaires qui s'y sont multipliés, qui a nourri ces troupes ?", "Les militaires ont eu recours au travail forcé, au déplacement des populations et en ont profité pour nettoyer une zone d'insurrection". Un rapport qui intervient après de nombreux travaux d'organisation internationales, tous alarmants. "S'il est peu probable que Total ait recours directement au travail forcé, il est néanmoins clair qu'il le tolère et en tire des bénéfices", considérait dès octobre 1996 la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) dans un rapport fort instructif.
"Il n'y a pas de travail forcé sur le chantier"
Pour faire taire les grincheux, la firme Total se dote d'un "code de conduite" spécifique au projet birman. Une initiative qui permettait au directeur de la communication de Total de l'époque de dire que "nul ne peut nier que le travail forcé est probablement une réalité en Birmanie, mais nous pouvons affirmer catégoriquement qu'il n'y en a pas sur ce chantier". Le hic, c'est que des dizaines de témoignages aujourd'hui mettant en cause les conditions d'embauches et de travail des villageois birmans. "Les témoignages indiquent qu'ils ont été recrutés de force par le Tatmadaw (l'armée birmane) pour exécuter des tâches qui concernent directement le chantier du gazoduc", assure la FIDH.
Les mises en garde répétées à travers le monde n'y ont rien changé. Le gazoduc a vu le jour au milieu de l'année 1998 et Total demeure aujourd'hui l'un des principaux acteurs économiques à Myanmar. Dans le même temps, des multinationales comme Pepsi, Heineken, Levi's ou Reebok ont préféré déserter un territoire sanctionné à de multiples reprises par les Etats-Unis et l'Union européenne et peu conforme à l'image qu'ils souhaiteraient donner. Peut-être ont-il entendu les paroles de la dirigeante de l'opposition birmane Aung San Suu Kyi ? Dès 1996, la prix Nobel de la paix réclamait le départ des firmes étrangères soupçonnées de cautionner la junte militaire. Récemment, un premier coup a été porté à l'encontre de TotalFinaElf. Quatre birmans réfugiés en Belgique ont porté plainte contre le groupe pour "complicité de crimes contre l'humanité", en avril dernier. La société doit commencer à regretter son aventure birmane.
Photo AFP : l'avancée du chantier du gazoduc Total dans le Sud-est de la Birmanie, le 05 août 1996.
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