© INTERNECirculez, il n'y a rien à voir. Officiellement, les attentats du 11 septembre n'ont donné lieu à aucune fraude sur les marchés financiers. Les enquêtes diligentées dans plusieurs pays à travers le monde - dont les Etats-Unis et la France – ont fait chou blanc. Quelques jours après les terribles attentats, pourtant, on relève de très importantes plus-values sur le plus important marché d'options des Etats-Unis, le CBOE de Chicago.
Explications : le 10 septembre, soit à la veille des attentats, de mystérieux opérateurs ont utilisé une technique bien connue des spécialistes de la finance, les options de vente, un contrat financier qui permet de vendre une action à un prix fixé à l'avance. Ils ont spéculé à la baisse sur des valeurs comme American Airlines, United Airlines Citigroup (groupe d'assurance) ou la banque d'affaire Morgan Stanley. Toutes avaient la particularité d'être concernées au premier plan par les attentats qui allaient se dérouler.
![]() Un livre qui fixe les contours du blanchiment d'argent dans le monde- |
Marc Chesney, professeur à HEC et co-auteur du récent Criminalité financière (Ed. d'Organisation), nous explique les ressorts d'une telle opération et pointe les effets pervers de la mondialisation de l'économie.
tf1.fr : Vous avez examiné les opérations réalisées sur certaines sociétés américaines visées par les attentats du 11 septembre. Votre conclusion ?Marc Chesney : Ce que j'ai constaté, ce sont des montages financiers curieux qui restent aujourd'hui sans explication. La veille des attentats, le 10 septembre, des contrats d'options de vente ont été négociés sur le titre American Airlines. Ils permettaient aux bénéficiaires de vendre l'action au prix de 30 dollars jusqu'à la fin du mois d'octobre, quelle que soit l'évolution du cours. Ce 10 septembre, le cours d'American Airlines valait 29,7 dollars. Le 17 septembre, date de réouverture des marchés, l'action ne valait plus que 18 dollars. Ceux qui détenaient ces contrats - il y en avait 24 en moyenne trois semaines avant les attentats et 1.535 le 10 septembre, soit soixante-quatre fois plus que d'habitude - avaient le droit de vendre 30 dollars ce qui ne valait plus que 18 dollars. Leur profit est donc de 12 dollars par option. Multiplié par le nombre d'options et de contrats, cela fait environ 1 million de dollars pour l'option de cette seule action. Cela correspond à un rendement de 380 % en une semaine. Un chiffre impressionnant !
Ce mécanisme a pu être observé chez bien d'autres cours de sociétés ayant eu à souffrir des attentats, comme United Airlines, la banque d'affaire Morgan Stanley ou Citigroup. A chaque fois, pas d'éléments tangibles concernant les bénéficiaires de ces opérations financières.
tf1.fr : Alors, y-a-t-il eu délit d'initié ?
Marc Chesney : Aujourd'hui, rien ne permet de l'affirmer, mais rien ne permet d'affirmer le contraire. Il a pu y avoir des délits d'initiés comme des manipulations de cours. Les investigations lancées par la SEC (la COB américaine) n'ont semble-t-il toujours pas abouti. Pourtant, au lendemain des attentats, au moment où l'on commençait à parler de possibles fraudes en bourse, la tonalité était la suivante : "si les terroristes sont impliqués dans ces montages, ils ont commis une erreur car ils pourront être finalement identifiés". Quinze jours après, changement de tonalité : les recherches s'avèrent finalement plus difficiles que prévu. Depuis lors , aucun élément tangible n'a semble-t-il été versé au dossier. Je trouve ça surprenant et inquiétant !
tf1.fr : Mais est-ce vraiment surprenant que, en septembre 2001, des gens spéculent sur la baisse des valeurs, alors que, à l'époque, le marché est globalement orienté à la baisse ?
Marc Chesney : Le marché était certes baissier, mais aucune augmentation des options de vente sur le marché n'a été constaté à la veille des attentats sur l'indice Standard & Poor (l'équivalent du Cac 40 en France). Au contraire, elles avaient parfois tendance à baisser.
tf1.fr : Quels maux recouvrent cette criminalité financière ?
Marc Chesney : Il faut distinguer le blanchiment du "noircissement". Le blanchiment est le phénomène lié aux mafias (trafic de drogue, prostitution…) : des fonds d'origine illicite sont réinjectés dans la sphère légale. Pour les affaires de terrorisme, c'est l'inverse : les fonds sont souvent d'origine licite puis utilisés à des fins illicites. Dans l'exemple du groupe Al Quaïda, les fonds provenaient notamment d'activités anodines comme le commerce de miel, la pêche ou le bâtiment. Les phénomènes sont liés mais ne sont pas identiques, on ne peut les combattre de la même manière.
tf1.fr : Comment lutter contre cette nouvelle criminalité ?
Marc Chesney : C'est très délicat. Les montages utilisés par ces types de financiers sont complexes. Ce sont de très bons professionnels : ils utilisent tous les outils mis à leur disposition par les marchés financiers. Et, évidemment, le facteur temps joue pour eux : le temps qu'un paradis fiscal réponde à la commission rogatoire d'un juge, les montages auront disparu, remplacés par d'autres tout aussi complexes…
Il faut une vraie volonté politique pour commencer à réformer quoi que ce soit. Bien sûr, le GAFI (Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux, un organisme intergouvernemental comprenant 29 pays à travers le monde) œuvre dans la bonne direction. Mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir.
Ces dernières années, on a voulu libéraliser les marchés, mais on se rend bien compte aujourd'hui qu'il y a un problème, que cela génère une certaine opacité. Mais personne ne semble vouloir revenir en arrière.
Photo D.R : Marc Chesney
Retour MYTF1

Chargement en cours...



