Papon ou la justice : qui est le malade ?

Par , le 19 septembre 2002 à 16h58 , mis à jour le 18 septembre 2002 à 17h20

Maurice Papon est libre. Pour ses avocats, cette levée d’écrou représente l’aboutissement de trois longues années de batailles procédurales menées à Paris et à Strasbourg. Un combat qui aura contribué à faire évoluer le droit des détenus.

papon © INTERNE

22 octobre 1999. Maurice Papon, condamné à 10 ans de prison pour complicité de crime contre l'humanité est incarcéré au quartier VIP de la maison d'arrêt de la Santé. Très vite, sa santé se dégrade. Pour obtenir la libération anticipée de leur client, les avocats de l’ancien fonctionnaire de Vichy s'adressent directement au chef de l'Etat, pendant les fêtes de Noël, pour demander une grâce médicale. Elle est rejetée deux mois plus tard. L’hospitalisation d’urgence du nonagénaire, à la mi-janvier, qui se voit greffer un stimulateur cardiaque, n’y changera rien. Par la suite, Jacques Chirac rejetera deux nouvelles demandes de grâce.

Dans sa lutte, Papon bénéficie d'un soutien inattendu

Le 10 Janvier 2001, les avocats de Maurice Papon passent à la vitesse supérieure et saisissent la Cour européenne des droits de l’homme(CEDH) pour "traitements inhumains et dégradants". Objectif : "faire condamner l'Etat français pour violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'Homme, en raison de l'enfermement en univers carcéral d'un homme entré dans son 91ème hiver". C’est alors que l’ancien fonctionnaire de Vichy reçoit un soutien inattendu , précurseur d’une longue et vive polémique au sein de la classe politique : celui de Robert Badinter. Dans une interview donnée à la chaîne parlementaire Public Sénat le 12 janvier l’ancien garde des Sceaux déclare : "Maurice Papon est un vieillard. Le maintenir en prison à cet âge-là n'a, à mes yeux, plus de portée. On dit ‘crime contre l'humanité’, je dirais qu'il y a un moment où l'humanité doit prévaloir sur le crime ".

A chacun sa vérité

Le 21 février 2001, réagissant à la polémique lancée par son prédecesseur, Marylise Lebranchu, estime dans une interview au Figaro que dans ce cas précis, la libération du détenu âgé de 90 ans est difficile à admettre car "il n'a jamais exprimé ni remords ni regrets". Réponse immédiate de l’intéressé dans La Croix : " comment pourrais-je exprimer regrets et remords pour un crime que je n'ai pas commis et pour lequel je ne suis en rien complice ?"

Si Papon n'a "ni regret, ni remords", le gouvernement n’en a pas non plus. Il le fait savoir dès le mois de mars dans une lettre que lui a demandé la CEDH. "Le gouvernement français considère que l'incarcération de Maurice Papon n'excède pas le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention et que son maintien à la maison d'arrêt de la Santé ne constitue pas un traitement inhumain et dégradant", est-il précisé dans ce courrier de 15 pages. Et de poursuivre : Papon n'a "rien perdu de sa sagacité. Il s'applique à entretenir ses aptitudes intellectuelles par le biais de la lecture, d'une correspondance abondante et il se montre animé d'un souci constant de se tenir informé" (…). Le 8 juin 2001, la CEDH livre son verdict. Maurice Papon est débouté de sa requête. Il reste en prison.

Des soutiens hauts placés

En juillet 2001, une pétition en faveur de la libération de Maurice Papon commence à circuler. Le document avance son grand âge et la crainte d'"une fin de vie brutale en prison". Parmi les signataires, on trouve deux anciens Premier ministre, Raymond Barre et Pierre Messmer, d'anciens résistants dont Germaine Tillon et Roger Samuel Bloch et l'ancien déporté Jean Mattéoli. Mais aussi l'ancien ministre gaulliste Olivier Guichard, le secrétaire perpétuel de l'Académie française Maurice Druon. De nombreux éditorialistes soutiennent cette position à l’instar de Claude Imbert ou de Jacques Julliard.

La polémique enfle, le droit évolue

Octobre 2001. A l’occasion du XXème anniversaire de l’abolition de la peine de mort, le débat sur l’abolition des longues peines de prison est ouvertement relancé. Une commission d’enquête parlementaire rend un rapport dont la conclusion est que nos prisons sont une "honte pour la République", qu’"il n’est pas digne de mourir en prison et que la question du maintien en détention des détenus malades ou âgés se pose". Marylise Lebranchu et Raymond Forni obtiennent de l’Assemblée, en mars 2002, le vote d’un amendement permettant désormais la "suspension" de l'exécution d'une peine si le détenu présente un faisceau de pathologies engageant le pronostic vital et que son état de santé est durablement incompatible avec la détention. Deux mois plus tard, Maurice Papon est de nouveau hospitalisé. A 91 ans, il souffre des poumons. Alors que d’un côté, ses avocats trouvent leur client "en très mauvais état", de l’autre, l'administration pénitentiaire déclare qu'il s'agit "d'un examen de routine".

Béni soit l’amendement de mars 2002

En vertu du nouvel amendement, le juge d’application des peines de Paris est saisi d’une nouvelle demande de libération. Demande rejetée le 24 juillet 2002. Si le JAP reconnaît que l’état de santé de Maurice Papon est incompatible avec le maintien en détention, il considère qu'il ne présente pas "de gages suffisants de réinsertion sociale"…Parallèlement, le lendemain, la CEDH donne raison aux avocats du résident du quartier VIP de la Santé qui l’avaient saisi un an et demi plus tôt pour violation du "droit à un procès équitable"*. La cour condamne la France et alloue au requérant 29.192,68 euros pour frais et dépens.

L'acharnement judiciaire et médiatique des avocats de Maurice Papon aura fini par payer. Le 18 septembre 2002, la cour d’appel de Paris, au regard de l'amendement de mars 2002 et contre l'avis du parquet général, ordonne sa remise en liberté immédiate pour raisons de santé. Pour argumenter sa décision, elle se base sur deux expertises médicales. La première conclut à une "impotence pratiquement complète", soulignant que Papon risquait de devenir grabataire. La seconde assure que Papon présente plusieurs affections organiques graves, d'évolution potentiellement mortelle à court terme, justifiant une surveillance clinique et biologique rapprochée". Quelques heures plus tard, Papon sort de prison... sans aucune assistance médicale. La polémique peut réellement commencer.

*Le gouvernement français avait refusé au plaignant de se pourvoir en cassation après sa condamnation à 10 ans de prison, le 2 avril 1998 , par la cour d'assises de Bordeaux, parce qu'il avait pris la fuite en Suisse. L'Etat français a depuis supprimé cette procédure de "mise en état", en juin 2001, après avoir été condamné à quatre reprises par la Cour européenne qui estime que cette procédure viole le droit d'accès à un tribunal prévu par l'article 6.1 de la convention européenne des droits de l'Homme.

Par Alexandra Guillet le 19 septembre 2002 à 16:58
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