Le palais secret sous les pelleteuses

Par Philippe MATHON, le 23 octobre 2002 à 06h19 , mis à jour le 22 octobre 2002 à 18h35

Les bulldozers ont entamé mardi la destruction partielle de la villa troglodyte du promoteur immobilier Christian Pellerin. La fin d'un symbole des constructions anarchiques de la Côte d'Azur.

christian pellerin villa antibes © INTERNE

C'était devenu une forteresse. Une citadelle imprenable. En dépit des nombreuses décisions judiciaires, jamais l'Islette n'avait été inquiétée. Mardi 22 octobre 2002, les pouvoirs publics ont décidé d'agir. En début d'après-midi, les pelleteuses de la Direction départementale de l'équipement (DDE) ont fait leur apparition et entrepris les travaux de démolition qui devraient prendre six semaines. La fin d'une histoire à dormir debout qui a alimenté la controverse durant plus d'une dizaine d'années. Récit d'une affaire rocambolesque.

Démesure de zéros

La construction des Islettes a coûté 23 millions d'euros (environ 150 millions de francs) au promoteur, sans qu'il ne l'ait jamais habitée.

Les travaux de démolition, financés par l'Etat, estimés à 150.000 euros (1 million de francs), seront à la charge du promoteur et son mandataire.

L'Islette ? Une villa de 250 m2 située à la pointe du Cap d'Antibes (Alpes Maritimes) et achetée en 1988 par le promoteur parisien Christian Pellerin, à l'origine des célèbres tours de la Défense. Se trouvant un peu à l'étroit dans sa nouvelle demeure, M. Pellerin décide très vite de réaliser des travaux. Un permis d'agrandir de 72 m2 est délivré par la mairie d'Antibes. Mais contre toute attente, et en totale contravention avec le code de l'urbanisme, le promoteur se lance dans un invraisemblable chantier. Bois rares et précieux, pierres fines, piscines, fontaines, jacuzzis, saunas façon thermes romains, faux rochers en plastique ou en béton, statues en plâtre... Sans oublier du faux marbre. Au total, c'est un dépassement astronomique de deux mille mètres carrés, soit "le plus grand dépassement jamais constaté dans toute la France", selon les services de l'Equipement. Le tout sur une zone inconstructible. Mais à l'époque, pour ne pas éveiller les soupçons et rendre les travaux le plus discret possible, Christian Pellerin avait gagné de la surface habitable en sous-sol. Et enfoui sa villa pour la transformer en palais troglodyte.

L'histoire aurait pu rester engloutie sans l'obstination d'un voisin. Irrité autant qu'intrigué par les incessantes allées-et-venues des camions chargés de terre et de gravats, il porte plainte et alerte la DDE à la fin de l'année 1990. L'affaire est alors confiée au juge grassois Jean-Pierre Murciano qui met en examen M. Pellerin en 1993. Son travail sur le financement de la villa progresse à grand pas. On murmure que le promoteur n'aurait pas acheté la villa pour son propre compte. Mais pour qui, alors ? L'enquête ne le dira pas : le juge Murciano est subitement dessaisi par la chambre d'accusation d'Aix-en-Provence. Dans l'imposant tableau technique de la maison, on retrouvera la mention: "la chambre du président". Quel président ? Encore une question qui restera sans réponse.

Des faits "d'une gravité extrême"

Finalement, le 26 mars 1999, Christian Pellerin est condamné à un an de prison avec sursis et 15 millions de francs d'amende par le tribunal correctionnel de Grasse. Le jugement en appel est plus sévère encore : en juin 2000, la Cour d'Aix-en-Provence le condamne à deux ans d'emprisonnement, dont un ferme. La cour considère les faits commis "d'une gravité extrême eu égard à l'importance et à la valeur de la construction irrégulièrement édifiée dans une zone protégée" et ordonne la démolition de la villa et met à la charge du bâtisseur des tours de La Défense la remise en état des lieux. Lequel décide de pousser plus loin encore les recours. Mais la cour de Cassation rejette son pourvoi, le 3 avril 2001. La fin de douze années de procédures pénales et administratives.

Les travaux entamés mardi s'annoncent fastidieux. Près de 1.800 tuiles seront démontées une à une et vendues aux enchères ainsi que les appareils techniques et les systèmes vidéo. Après le comblement avec les gravas et l'apport de 5.000 m3 de terre, la DDE restituera la villa à son actuel propriétaire : une société luxembourgeoise "SA Palmeto" qui appartiendrait au Russe Arcady Gaydamak… mêlé à l'affaire des ventes d'armes à l'Angola et aujourd'hui réfugié en Israël.

Photo AFP : la villa de Christian Pellerin du Cap d'Antibes.

Par Philippe MATHON le 23 octobre 2002 à 06:19
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