"La vérité sur l'affaire Mesrine"

Par Philippe MATHON, le 14 octobre 2002 à 11h02 , mis à jour le 07 octobre 2002 à 18h06

Patron de l'office central de répression du banditisme (OCRB) à la fin des années 70, Lucien Aimé-Blanc revient, dans "La chasse à l'homme", sur la traque de l'ennemi public numero 1. A la clé, de nombreuses révélations sur les conditions de sa mort.

aimé-blanc mesrine e-tf1 © INTERNE

1979 : depuis plusieurs années, la France vit au rythme des faits d'armes de Jacques Mesrine. Entre deux braquages, une tentative d'enlèvement et des séjours à l'étranger (Venezuela, Canada, Italie ou Algérie), l'ennemi public numéro 1 se joue des autorités françaises. Des faux papiers puisés à la bonne source et son sens inné du déguisement  lui permettent de passer au nez et à la barbe des services lancés à ses trousses. Le pouvoir en place s'impatiente.

Dans La chasse à l'homme (1), Lucien Aimé-Blanc, patron de l'OCRB à l'époque, raconte cette invraisemblable traque. Délicate utilisation des "indics", remise en liberté de truands, protection d'un cambriolage, rivalité des services de police : le "grand flic" dépeint une époque aujourd'hui révolue. Un récit en forme de polar avec de nombreuses révélations. Et cette mise au point capitale sur les conditions de la mort de Mesrine dont l'affaire est encore aujourd'hui à l'instruction : selon Aimé-Blanc, le commissaire Broussard, patron de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI), n'était pas physiquement sur les lieux de la fusillade, ce 2 novembre 1979. Une accusation qui remet en cause les affirmations de Robert Broussard selon lesquelles la mort de Mesrine avait donné lieu à des sommations. "Ni lui ni moi ne pouvons dire cela", assène Aimé-Blanc qui révèle avoir été en compagnie de Broussard, à une cinquantaine de mètres au moment de l'attaque, hors de portée de vue de la scène. La problématique est simple : si les policiers ont tué Mesrine alors qu'ils n'étaient pas en légitime défense, il y a bel et bien eu assassinat au sens juridique du terme.

S'estimant victime d'affirmations "diffamatoires et mensongères", Robert Broussard a demandé à ses avocats d'intenter une action en justice.

Pour tf1.fr, Lucien Aimé-Blanc revient sur cette journée du 2 novembre 1979. Le mystérieux inspecteur qui filme la scène de la Porte de Clignancourt. Les étranges impacts de balles relevés sur la voiture de Mesrine et contredisant la version officielle.

tf1.fr — Pourquoi avez-vous décidé de passer à table, vingt-trois ans après les faits ?

Lucien Aimé-Blanc — J'ai voulu raconter les mois d'enfer de cette traque hors du commun. Ces échecs à la pelle… Pour l'occasion, j'ai lu les Mémoires de Broussard (NDLR : livre sorti en 1997). Il y avait des tas d'informations bidons. Il fallait donc mettre les choses au point. Mais il ne s'agit pas de règlement de comptes. Je ne veux pas faire de polémique avec Broussard. C'est lui qui la fait tout seul.

tf1.fr — Au moment d'écrire ce livre, vous vous doutiez de l'impact de vos révélations ?

S'il n'y avait pas de doutes sur cette affaire, tout serait réglé depuis longtemps ! A l'époque des faits, aucun juge d'instruction n'a été saisi. Le procureur Le Guhenec a justifié la mort de Mesrine d'une façon ambiguë, parlant de "l'état de légitime défense permanente"… Or, cette notion n'existe pas dans le code pénal ! En termes simples, ça signifie : "Vous pouvez tirer les premiers !"

En refusant de trancher entre l'état de légitime défense et l'absence de sommation, le procureur n'a pas voulu se mouiller : il a couvert l'action de la police tout en se couvrant. Résultat : la famille de Mesrine s'est engouffrée dans la brèche.

tf1.fr — Pourquoi cette affaire dure depuis si longtemps ?

Ce n'est pas à moi qu'il faut le demander ! Un jour, j'ai été interrogé par un des magistrats chargé de l'affaire. Il m'a dit : "Il y a des barrages, je n'arrive ni à obtenir la procédure, ni à voir la voiture de Mesrine".

tf1.fr —  Qu'avait-il de particulier ce Mesrine ?

"Mon supérieur m'a dit : 'Il faut en finir'. Comprenne qui pourra."

Il était en marge du milieu. Un gars doté d'un sang-froid hors du commun. Tout le monde avait une certaine admiration pour lui. Un jour, au début des années 70, un ami d'enfance qui a fait une grande "carrière" dans le banditisme, m'avait parlé d'un certain Jacques Mesrine. Ils avaient fait de la prison ensemble. Cet ami m'avait dit : "Tu sais, je connais pas mal de truands, mais lui, c'est un mec redoutablement dangereux. Si un jour tu es face à lui, il vaut mieux que tu tires le premier ou dans le dos". Venant d'un type qui avait multiplié les braquages, les évasions en France et en Espagne et qui était "branché" avec les Colombiens, la mise en garde m'avait fait réfléchir…

tf1.fr — A la fin des années 70, le cas Mesrine préoccupe le pouvoir politique…

C'était le moment où le projet Sécurité-liberté du garde des Sceaux Alain Peyrefitte allait être mise en œuvre. Il y avait du remous dans les Quartiers de haute sécurité (QHS) des prisons. Les élections se profilaient. Il y avait une ambiance de peur. La sécurité devenait l'une des préoccupations du pouvoir. A la tête de l'Etat, Giscard en avait assez. Tous les jours, le patron de la police judiciaire était harcelé par le ministre. Un jour, il m'a dit : "Je vous donne trois mois".

tf1.fr — Y-a-t-il eu un ordre formel de tuer Mesrine ?

Bien sûr que non ! On ne peut pas vous donner ce genre d'ordre. Ca n'existe pas. Ca me rappelle cette phrase de Mitterrand lors de l'affaire du Rainbow Warrior : "Il faut anticiper". Qu'est-ce que cela veut dire ? Dans l'affaire Mesrine, mon supérieur, le commissaire Bouvier m'a dit : "Il faut en finir". Comprenne qui pourra.

tf1.fr — Pourquoi avoir agi le 2 novembre ?

Depuis plusieurs jours, on avait repéré sa cache de la rue Belliard, dans le 18e arrondissement. Il y avait une énorme pression. Un quarantaine de policiers mobilisés. Un risque de fuite évident. En plus, c'était le week-end de la Toussaint. Il fallait le coincer ce jour-là.

tf1.fr —  Quel dispositif était mis en place ce jour-là ?

On a longtemps dit qu'il y avait soixante personnes mais je pense qu'il y en avait plutôt trente-cinq. Tous les effectifs étaient déployés Porte de Clignancourt. Ce 2 novembre 1979, j'étais avec Broussard dans sa voiture, en compagnie d'un inspecteur. Nous étions à une cinquantaine de mètres de la scène.

"Tout ce que Broussard a dit  ne servait
qu'à couvrir ses hommes"

tf1.fr — Broussard n'était donc pas physiquement présent lors des coups de feu, contrairement à ce qu'il a toujours dit ?

Broussard ne pouvait pas être sur le lieu même du dispositif car Mesrine le connaissait très bien ! Il aurait fallu qu'il se masque, ce qui est un peu compliqué. Je le dis et le répète, il était avec moi dans sa voiture, à une cinquantaine de mètres de là. Ni lui ni moi ne savons s'il y a eu sommations. Tout ce que Broussard a pu dire ensuite ne servait qu'à couvrir ses hommes.

tf1.fr — D'après la version officielle, Mesrine a été tué par quatre personnes à bord d'un camion. Or, dans votre livre, vous parlez de trois tireurs…

Je n'ai pas la preuve du contraire, mais quatre personnes disposées à l'arrière de ce 2 tonnes, ça me paraît un peu beaucoup. Ce camion n'est pas très large. Surtout que le relevé des balles sur la voiture de Mesrine montre une rafale de pistolet mitrailleur, une rafale latérale qui ne peut être tirée à bord du camion qui faisait face à la voiture de Mesrine.

tf1.fr —  D'où provient alors ce quatrième tir relevé sur la voiture ?

Cela pourrait être l'œuvre d'un tireur à pied qui aurait été placé à la gauche de Mesrine. Mais l'expertise balistique en possession du juge d'instruction devrait le prouver.

tf1.fr — Selon vous, les policiers ont-ils agi en légitime défense ?

Pour cela, il aurait fallu une menace réelle, précise et matérialisée.

tf1.fr — Alors ?

Il n'y a que la grenade [située dans la portière gauche de la voiture de Mesrine, NDLR] qui peut présenter cette menace. Mesrine a-t-il eu la possibilité de se rendre ? Je n'en sais rien. Un des tireurs a parlé d'un "mouvement" de Mesrine. Un autre a dit qu'il "était calme, les deux mains sur le volant". Face à ce flou, le procureur Le Guhenec a donc anticipé sur le fait que les sommations étaient douteuses pour se couvrir en parlant d'"état de légitime défense permanente". Connaissant Le Guhenec, il agissait sous les ordres du ministre de la Justice en relation avec la place Beauvau. Tout le monde était d'accord pour qu'on n'en parle plus.

tf1.fr — Ce jour-là, un de vos inspecteurs de l'OCRB est présent, Porte de Clignancourt, avec une caméra. Drôle de méthode, non ?

L'inspecteur a été entendu par l'IGS [la police des polices, NDLR]. Le film a été saisi et remis au procureur. Comme il n'y avait rien dans cette cassette, le document n'a pas été versé au dossier.

tf1.fr — Qu'a-t-il filmé ?

Il voulait manifestement prendre un document de souvenir. Il a filmé le briefing du matin. Quand Mesrine a été "neutralisé", il s'est mis sur le toit d'une voiture pour filmer.

tf1.fr —  Il n'a pas filmé la mort de Mesrine ?

Non. S'il l'avait vraiment filmée, il me l'aurait donné et je l'aurai visionné. Et puis, il n'aurait pas manqué de le vendre quelque part… et très cher ! On a dit à l'époque qu'il avait vendu le document à Paris Match, mais je ne sais pas si c'est vrai.

tf1.fr —  Etiez-vous informé qu'il filmait quelque chose ?

Non, pas du tout. Il a fait ça à titre personnel. Je n'étais pas au courant. Sinon, je ne l'aurai pas autorisé à filmer.

tf1.fr — Est-il courant pour la police de filmer des scènes d'interpellation ?

Non, on ne le faisait jamais.

tf1.fr — Avec le recul, avez-vous des regrets sur cette affaire ?

Aucun.

tf1.fr — Avez-vous tout dit dans le livre ?

Tout.

Photo : Lucien Aimé-Blanc (photo e-tf1)

(1) La chasse à l'homme, par Lucien Aimé-Blanc (en collaboration avec Jean-Michel Caradec'h), Plon, 15€.

Par Philippe MATHON le 14 octobre 2002 à 11:02
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2 Commentaires

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  • Bébé, le 01/11/2009 à 18h53

    On ne sais pas ce qui s'est vraiment passer la police à eu tort de lui tirer dessus, mais mesrine savait qu'il se fairait tuer un jour. C'est vrai la façon dont il a été tuer est bizarre mais, personne ne pouvait prévoir sa réaction. Je pense quand même qu'une balle aurait suffit, juste le blesser cela aurait été plus humain, car cela à été un vrai massacre, surtout que mesrine ne faisait rien de mal. Je trouve aussi très indélicat de la part des journalistes davoir photographier son corp après sa mort, si il avait été vivant ils n'auraient pas jouer les malins. Ils s'en sont servis comme d'un trophé, même si j'étais enfant à cette époque tous les reportages et films concernant sa vie m'ont beaucoup toucher. C'est vrai qu'il n'a pas fait de bonnes choses, mais c'était un être humain.

  • Mesrine-jacque, le 14/10/2009 à 20h58

    Moi je dit que mesrine a ete tuer par les policiers il n'a avait aucune menace donc aucune raison de le tuer

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