© INTERNECette affaire Elf, c'était devenu l'affaire Dumas. Un raccourci de journaliste, une périphrase qui permettait de mettre le doigt sur les devoirs qui incombent aux hommes politiques dans l'exercice de leurs fonctions. Extrêmement discret depuis le début de l'audience - comme pour signifier qu'il n'est présent aux débats que par accident - Roland Dumas s'est expliqué point par point lundi sur les faits de recel et complicité d'abus de biens sociaux qui lui sont reprochés. Sans brio. Une prestation pourtant toute en douceur – l'avocat général n'a pas posé une question - rendue encore plus aisée par les carences d'une instruction parfois bâclée.
Fin connaisseur de l'art lyrique, l'ex-ministre des affaires étrangères du président Mitterrand a immédiatement fixé la tonalité de son intervention, affirmant être "totalement étranger" aux turpitudes que lui reprochent l'accusation, et notamment aux versements de commissions à son ancienne maîtresse. L'embauche de Christine Deviers-Joncour ? Il n'est "jamais intervenu". "C'est elle qui me l'a appris, un jour au téléphone. Avec les difficultés qu'elle rencontrait à ce moment-là, j'étais content pour elle", dit-il simplement. Alfred Sirven approuve. La présidente poursuit : la rémunération de Mme Deviers-Joncour - 55.000 francs - digne de celle d'un cadre supérieur ? "A l'époque, je n'étais pas au courant. Ni de son contrat ni de son salaire". Voilà un homme bien peu curieux de la vie professionnelle de sa maîtresse. "Aujourd'hui, dit-il, connaissant sa rémunération, cela ne me serait pas paru exorbitant". Oui, dit-il, "Mme Deviers" a réellement travaillé pour Elf. "Elle faisait des actions de lobbying. J'ai compris la nature de son embauche lorsqu'elle m'a apporté au ministère des dossiers concernant les activités d'Elf. Un jour c'était l'Irak, le lendemain l'Iran. Et puis il y a eu l'Arabie Saoudite…"
"Elle était sortie de mon orbite affectif"
La présidente de la cour le coupe. Elle lui fait remarquer qu'il n'y a aucune trace de ces documents de travail. "Monsieur le bâtonnier (maître Farthouat, le défenseur de Roland Dumas, NDLR) possède les pièces. Il va vous les communiquer demain", assure-t-il. "Vous m'avez déjà dit cela le 4 novembre, monsieur Dumas, et j'attends toujours", répond-elle du tac au tac.
La cour interroge ensuite l'ancien ministre sur les appartements successifs de Christine Deviers-Joncour. Et là, la candeur de l'ancien ministre de la République et président du Conseil constitutionnel laisse pantois. L'appartement de la rue Robert Estienne (dans le huitième arrondissement de la capitale) ? "Monsieur Sirven avait deux appartements dans l'immeuble. Pour moi, il en avait simplement mis un au service de madame Deviers". L'immense appartement de la rue de Lille acheté par celle-ci avec une partie des commissions versées par Elf ? "Je suis totalement étranger à cet achat d'appartement, affirme-t-il. A l'époque des faits, madame Deviers était sortie de mon orbite affectif". Mais il reconnaît y être allé "trois fois" afin d'y rencontrer "des gens de culture". "Ce n'était pas un lieu que je m'étais approprié pour y faire mes caprices d'empereur romain", lance-t-il, pas mécontent de sa formule. La présidente lui rappelle que Christine Deviers-Joncour a affirmé qu'il venait "tous les deux jours". "Certainement pas, madame", répond-il. Son ancienne maîtresse revient – une fois de plus - sur ses anciennes déclarations, affirmant à voix basse : "Il passait, il prenait un café", murmure-t-elle. "C'était souvent, mais pas très longtemps".
Confusion
Sur les "cadeaux" offerts par sa maîtresse via la société Elf, Roland Dumas ne connaît pas non plus la moindre difficulté. Interrogé sur les statuettes d'une valeur de 300.000 francs, il explique qu'il s'agit d'un "cadeau". "Je l'ai remerciée. C'était la période des échanges de cadeaux. Il n'a jamais été question un instant d'Elf". Et qu'importe si, la semaine dernière, sa maîtresse avait affirmé à la barre lui avoir dit "plus tard" que l'argent provenait d'Elf. Selon elle, Roland Dumas ne lui avait alors rien répondu… Même embrouillamini au sujet des fameuses bottines payées 11.000 francs. Roland Dumas assure avoir remboursé "en espèces" Christine Deviers-Joncour. Laquelle disait "ne plus se souvenir" de ce remboursement. Ce volet de l'affaire Elf n'est plus à une incohérence près.
Suite de l'audience mardi avec le réquisitoire de l'avocat général suivi des plaidoiries des parties civiles. Le procès devrait s'achever le lundi 25 novembre.
(photo : Roland Dumas à son arrivée au Palais de Justice de Paris, ce lundi)
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