© INTERNE07h00 Le domaine pénitentiaire s’éveille dans la pénombre de l’automne. Dehors, il pleut averse.
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A l’intérieur de la maison d’arrêt, le personnel du matin prend progressivement la relève des collègues de la nuit. Pour rejoindre l’une des trois divisions où se trouvent les détenus, les surveillants arpentent une longue et vaste galerie centrale. Parquet ciré, voûte murale aux peintures flambant neuves : malgré un froid glacial l’effet est réussi, Fresnes à la réputation d'être la meilleure prison de France. Après avoir franchi trois sas de sécurité, Vanessa, jeune surveillante fraîchement sortie d'école, arrive à la Division I, où 477 détenus sont gardés sur quatre étages. Ce matin, elle a en charge les cellules du 1er étage, aile sud, soit une cinquantaine de cellules, contenant presque le double de détenus. Comme dans chaque maison d’arrêt, le même rituel commence : en 1/4 d’heure, toutes les cellules sont ouvertes, une à une. "Nous vérifions que les détenus sont bien dans leurs cellules, mais surtout, leur dire bonjour et exiger d’eux une réponse, c’est s’assurer qu’ils sont vivants".
07h30 Le sourd vrombissement des chariots roulant sur le sol carrelé envahit les coursives. C’est l’heure du café. A une extrémité de l’étage, un panneau "gréviste" orne deux portes de cellules. "Dès qu’un détenu se déclare officiellement en grève de la faim, on le place seul dans une cellule, explique Vanessa. On a obligation de lui proposer les repas matin, midi et soir. Quand la situation devient critique, il est évacué vers une unité hospitalière".
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07h55
"Mouvements 1,2, 3 et 4 pour 9 heures ! Descente à 8h25 ! Dupond à la 4-89 (ndlr : détenu Dupond, cellule 89 au 4è étage), sortie médecin à 8 heures !" : l’homme qui crie à l’adresse des surveillants d’étages, s’appelle Olivier. Mais ici, pour tout le monde, c’est "rez-de-chaussée". Placé à la "table", bureau situé au rez-de-chaussée, juste à l’entrée de la division, il a pour mission de gérer les mouvements des détenus. Principale qualité requise pour ce poste : avoir une bonne voix, qui puisse porter jusqu’au quatrième étage. Une cinquantaine de mouvements sont prévus ce matin et il faut éviter les croisements, déclencheurs d’incidents. Il n'est pas 8 heures et déjà huit "passagers hôpitaux" ont été extraits. Olivier voulait être surveillant pour l'esprit d'équipe et le travail de réinsertion des détenus. Satisfait sur le premier point, le second est inexistant, faute de temps et de personnel suffisants.08h00 C’est l’heure de pointe dans la cour d’honneur. Le rideau métallique du sas, qui suit l’imposante porte d’entrée boisée de la prison, commence sa danse frénétique. De sa gueule entrebâillée s’extirpent à un rythme soutenu, une heure durant, fourgons blindés et ambulances. Les manœuvres des véhicules sur le sol pavé résonnent contre les murs d’enceinte. Là, encadrés par des forces de l’ordre, les "arrivants" découvrent leur nouvel univers. D’autres prennent le chemin inverse. "Chaque jour nous effectuons une vingtaine d’extractions vers les tribunaux de Versailles et de Bobigny et autant de transferts vers d’autres prisons. A cela, il faut ajouter les remises en liberté, les permissions de sortie et les consultations à l’hôpital ", explique le chef de service Hervé Duplay.
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08h30 :
Retour Division I. Au quatrième étage, un surveillant accompagne deux détenus qui poussent des chariots faits de bric et de broc le long des coursives. Produits hygiéniques, gâteaux, coca, cigarettes… c’est le jour de la "cantine". Les prix sont à peine plus élevés qu’à l’extérieur. Sur la coursive d’en face, deux autres détenus les regardent un instant. Armés de leurs pinceaux, ils repeignent les ferronneries des portes de cellules. A l’instar des pousseurs de chariots, ce sont les "travailleurs de Fresnes".![]() Un détenu mi-artiste mi-biker occupe son temps à réaliser des fresques dans la galerie centrale. Ici, Montmartre |
"Il s’agit essentiellement de détenus condamnés à de courtes ou moyennes peines pour des délits divers comme les vols, explique le chef de travaux dont ils dépendent. Certains font la lessive, d’autres la cuisine, la peinture des locaux ou la plomberie en fonction de leurs compétences…". "Le travail, c’est restructurant, il permet de rester en forme, confie l’un d’entre eux . En prison, on prend vite du poids à ne rien faire. Mais surtout, poursuit-il, on dort mieux le soir car quelque part on sert à quelque chose". Pour six heures de travail par jour, cinq jour sur sept, il touchera 150 euros à la fin du mois. De quoi "cantiner" un peu et mettre trois sous de côté pour sa sortie.
Le paradis des rats
| Descente au sous-sol. Derrière une porte en bois bleue, les entrailles de Fresnes la centenaire. Là passent toutes les canalisations sanitaires. Aucune personne extérieure à l'établissement n'y a jamais mis les pieds. Et pour cause : des rats morts gisent de partout sur le sol, des bouts de plastiques et de bois sont abandonnés au milieu de ces galeries vaguement éclairées. "On doit même faire des rondes ici, c’est une planque potentielle pour des détenus ou du matériel", lâche, révulsé, un surveillant. courrent sur les pieds. C'est effrayant". |
08h45 On entend un cri Division 2. Les surveillants qui, jusque là, semblaient plutôt détendus, se mettent en alerte. Les visages se crispent, les ordres fusent. Premières consignes : stopper tous les mouvements de détenus en les faisant intégrer sur le champ des "salles d’attentes", et sécuriser le personnel extérieur. Cette fois-ci c’était une fausse alarme. La tension retombe. Les sourires reviennent, les mouvements reprennent.
09 h00 : les premiers groupes de détenus se rendent en promenade. A l’aller comme au retour, ils passent en file indienne sous un détecteur de métaux. Pendant qu’ils se délassent les jambes dans des cours grandes comme des boîtes à chaussures, les surveillants vérifient les barreaux des
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fenêtres de leurs cellules et opèrent quelques fouilles de manière inopinée. Ce matin, Vanessa a choisi la cellule 195. Mains gantées, aidée d’une collègue, tout est passé au peigne fin. Pour une bonne fouille -vérification du matelas, des étagères, de l’intérieur des pieds de tables et autres tuyaux de chauffage-, il faut compter une heure. "On recherche avant tout la présence d’armes, de drogues, de téléphones ou de yoyo (cordes fabriquées par les détenus pour communiquer entre cellules à travers les barreaux). Ils sont malins, ils ont toute la journée pour réfléchir, trouver une planque". La semaine dernière, un portable a été trouvé dans une cellule. Le 12 octobre, c’était un pistolet factice, de type beretta. Cette fois-ci, l’inspection ne prendra qu’un quart d’heure : le détenu est un vieillard tranquille. Mais il sera quand même questionné sur la présence d’une boîte remplie de lacets.
10h00 : Nous nous dirigeons vers le quartier disciplinaire, situé à l’extrémité de la prison. En cour de route, cet accès sera refusé. Il y a eu du tohu-bohu ce matin. Nous apprendrons plus tard qu’un détenu a refusé une fouille inopinée de sa cellule. Le ton est monté, les coups sont partis. Dans la bataille, un surveillant s’est fait casser ses lunettes, un autre s’est pris un coup de pied dans les côtes, un troisième dans le nez.
11h05 : Deuxième alerte de la journée. Elle provient du quartier d’isolement, situé au rez-de-chaussée de la Division I. Là sont placés sous haute sécurité des détenus dits "dangereux". Il y a deux surveillants pour seulement douze cellules. Tous les mouvements sont bloqués. On extrait un détenu de l’une d’entre elles. Il s’agit de l’un des terroristes poursuivis aux Assises pour les attentats de 1995 et qui doit se rendre à son procès. Mesure exceptionnelle : quatre surveillants l’encadrent. Les autres sont prêts à intervenir. Dehors, une armada l’attend : trois motards placés en V, deux véhicules de gendarmerie et un fourgon. 25 minutes plus tard, il sera devant les juges. Un peu plus tard, toujours au quartier d’isolement, un détenu basque refusera de réintégrer sa cellule. Il demandera à être placé au quartier disciplinaire. Il y aura droit puisqu’il vient de commettre une infraction au règlement en refusant de réintégrer. Il y restera jusqu’à son passage devant le conseil de discipline.
Des cellules insalubres La Maison d'arrêt de Fresnes est en cours de réhabilitation. |
11h30 -12h00 C’est l’heure du déjeuner. Au sous-sol, la cuisine s’étend sur 1000m2. Trois chefs gèrent 22 détenus "apprentis cuistos". Pendant qu’un groupe de 4 prisonniers s’active à laver des gamelles pantagruelliques, d’autres épluchent des oignons ou surveillent de grandes marmites. Chaque jour, il faut servir 3 400 repas. Coût par plateau : 19 F. Ce midi, ce sera rôti de veau en sauce et flageolets blancs, avec des concombres en entrée.
13h00 Les surveillants de l’après-midi viennent relever ceux du matin. Pendant ce temps, Germani, le chef de service des surveillants reçoit un par un tous les nouveaux "arrivants". "Dans la matinée, ils ont dû consulter un médecin et un psychiatre, faire des radios et rencontrer les services sociaux, nous explique-t-il. Je les rencontre dans la foulée pour décider des codétenus qu'ils vont avoir en cellule et pour connaître les activités diverses susceptibles de les intéresser".
14h00 C’est l’heure des parloirs. Un prévenu a le droit à trois parloirs de 45 minutes par semaine, le détenu condamné à un seul. Cinq surveillants supplémentaires sont mobilisés pour assurer ces mouvements. Avant de descendre au parloir, les détenus doivent présenter leur badge d’identité et se soumettre à une fouille palpée, un tampon à l'enc're est appliqué sur leur main. A leur retour, leur tampon est vérifié, ils sont placés dans une salle où la fouille est alors complète…
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16h00
Retour au premier étage de la division I. Moïca, grande et belle guadeloupéenne de 30 ans, a pris depuis 13 heures le relais de Vanessa. Alors qu’elle enregistre quelques informations sur l’ordinateur central, elle soupire. "C’est bruyant aujourd’hui, il y a plein de mouvements ". Le mardi, c’est la journée des douches et des changements de draps, en plus des descentes aux parloirs, ateliers et autres promenades… A peine assise, elle aperçoit trois détenus qui remontent de leur heure de promenade. Elle lâche son clavier et se dirige d’un pas cadencé vers eux pour les réintégrer. En la croisant sur l’étroite coursive qui longe les cellules, un jeune détenu la bouscule un peu, sans s’excuser. Elle le hèle : "Je ne te dérange pas ?" Le détenu se retourne sans mot dire. Il s’arrête devant sa cellule. Elle le rejoint. Ce n’est qu’après obtenu un vague "excusez-moi" que la jeune femme glissera sa clé dans la porte de la cellule.16h45 Alors que Moïca achève de distribuer le courrier aux prisonniers, un incident éclate cellule 167. Un détenu hurle et fracasse sa porte à grands coups de pieds. Les coups résonnent avec une violence assourdissante dans toute la division. Au calme qui régnait jusque là succède une tension extrême. Les détenus en mouvements sont précipités dans les cellules "salle d’attente", les surveillants se mettent en alerte. Là, après un rapide regard à travers l’œilleton, Moïca ouvre la cellule. Le détenu bondit tel un ressort, une main sur la joue, hurlant que son "raciste de codétenu vient de le frapper". Il veut immédiatement changer de cellule. Il n’a pas le temps de finir sa phrase que huit surveillants, des hommes, sont face à lui. L’un d’entre eux le ceinture brusquement et le précipite au fond de sa cellule en criant "tu réintègres, tu te calmes et là on discute !". "Il suffit d’un quart de seconde d’inattention pour qu’un grave incident où une émeute se déclenche. Pour la sécurité de tous, il est impératif d’agir vite", explique Gilbert Borg, Premier surveillant.
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Calmé, le détenu sera envoyé sous
bonne escorte dans le bureau du chef, puis placé avec un autre détenu. "Lorsque nous plaçons les détenus en cellule, nous essayons de faire attention aux différences de religions, d’âges, et aux délits commis. Chaque jour nous effectuons dans le calme une dizaine de transferts de détenus parce qu’ils ne s’entendent pas avec leur codétenu. Ce genre d’éclat violent n’arrive qu’une fois tous les deux jours en moyenne".Tout le temps de l’intervention, Moïca aura fait preuve d’un calme étonnant. Deux ans plus tôt, le 28 mai 2001, alors qu’elle n’en était qu’à son deuxième jour de " boutique ", elle se trouvait juste derrière le surveillant blessé grièvement par balle dans le mirador au cour d’une prise d’otages. A ce jour, les demandes de renforcement de la sécurité des miradors et des filets de protection n’ont toujours pas abouties.18h00 : Les repas du soir ont été servis. C’est l’heure de la fermeture des cellules jusqu’au lendemain matin. Les équipes de jour cèdent progressivement leur place aux équipes de nuit. Seuls quatre agents restent. Un à la table, un qui tourne et deux au piquet. Telle une chape de plomb, le silence s’abat sur la prison. Seuls les pas des surveillants résonnent.
NB : ce reportage a été réalisé le 24 octobre dernier. Crédit photos : tf1.fr
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