Sirven, star à la barre

Par Philippe MATHON, le 07 novembre 2002 à 22h22 , mis à jour le 06 novembre 2002 à 22h33

Soutenant avec humour et habileté Roland Dumas et Christine Deviers-Joncour, l'ancien numéro deux des affaires générales du groupe Elf a perdu de sa superbe au moment d'aborder la question des faramineuses commissions versées à la "putain de la République".

sirven © INTERNE

Une partition réglée à la note près. Durant plus de quatre heures, l'homme clé de l'affaire Elf a dominé de la tête et des épaules les débats, mercredi devant la cour d'appel de Paris. Et puis - est-ce la fatigue ? - , Alfred Sirven a brusquement changé de visage à la fin de l'audience. La question des commissions de 60 millions de francs versées à Christine Deviers-Joncour l'a visiblement rendu nerveux. Et avec lui Loïk Le Floch-Prigent, son ancien patron chez d'Elf.

L'après-midi commence sur les chapeaux de roues. Incarcéré depuis près de deux ans, bronzé, solide comme un roc malgré ses 76 printemps, Alfred Sirven a soif d'en découdre. Les débats lui offrent la possibilité de s'expliquer pour la première fois dans cette affaire des abus de biens sociaux effectués aux dépens d'Elf. La présidente l'appelle à la barre. "Sir Alfred", comme certains l'appelaient du temps de sa splendeur, noue nerveusement sa cravate. Sort son mouchoir, se gratte la joue. Les premiers mots peinent à sortir. Puis il se reprend. "Madame la présidente, je suis ici pour tuer quelques mythes". A commencer par celui-ci : "je n'ai jamais été le numéro 2 d'Elf. Je n'étais que le conseiller de M. Le Floch, comme quelques autres. Nous étions trois ou quatre auprès de lui". Simple "conseiller", un terme dont ses défenseurs useront et abuseront tout au long de l'après-midi.

A partir de ce moment, le show Sirven commence. La présidente l'interroge sur les "nombreux emplois fictifs" dénombrés au sein d'Elf Aquitaine International (EAI), une filiale du groupe français établie à Genève. "Madame la présidente, je parlerais plutôt d'emplois dits fictifs", corrige-t-il. Rires dans la salle. Il s'explique : "Chez EAI, il y a énormément de personnes qui n'ont pas travaillé au sens où l'entend le Larousse. Mais tous ont été rémunérés dans l'intérêt d'Elf". Comment ? "Vous savez, entretenir des relations avec des autorités influentes dans les domaines industriels ou politiques, c'est courant. C'est ce qu'on appelle du lobbying", explique-t-il.

"Un travail dans l'intérêt du groupe"

La présidente rit jaune. Elle n'apprécie pas le ton professoral de l'accusé. "Qu'en est-il de l'embauche de madame Deviers-Joncour ?", interroge-t-elle. "Mme Deviers a travaillé pour Elf et dans l'intérêt d'Elf. Son travail consistait à "entretenir de bonnes relations avec le quai d'Orsay", dirigé à l'époque (nous sommes en 1989, NDLR) par son amant, Roland Dumas. Et Alfred Sirven de citer les voyages de Mme Deviers-Joncour en Chine, au Qatar, Cameroun ou aux Etats-Unis en compagnie du "ministre" Dumas, dans le but d'influencer ses décisions. Qui l'a embauchée ? "C'est moi, j'assume", dit-il, grave. Monsieur Le Floch Prigent était-il au courant ? "Non, j'ai pris sur moi de le faire". Sirven a-t-il parlé de cette embauche à Roland Dumas ? "Je connaissais bien entendu sa relation privée avec Mme Deviers-Joncour, mais m'entretenir de cela avec lui, je n'aurais pas trouvé cela convenable". En quelques secondes, Alfred Sirven met donc hors de cause Mme Deviers-Joncour ainsi que MM. Le Floch Prigent et Dumas. Oui, la première a fourni un travail utile à la compagnie Elf. Non, les deux autres n'avaient pas été informés de son embauche.

La présidente a toute les peines du monde pour contenir le personnage. Devant une assistance conquise, le vétéran de la guerre de Corée se permet des digressions sur l'ancien ministre de l'Economie Dominique Strauss-Kahn, "qui le redeviendra, c'est sûr, dans le futur". Ou plus tard, alors que l'un de ses avocats se plaint qu'il ne parle pas suffisamment dans le micro, il se retourne et lance, rieur, un caverneux : "On est toujours trahi par les siens". Interrogé sur les dépenses fastueuses de Christine Deviers-Joncour avec la carte de crédit d'Elf, il lance, sourire aux lèvres : "J'admets que je n'ai pas fait preuve de très bonne gouvernance. Mais vous savez comment sont les femmes !"

"Je ne répondrai pas de ce qu'ont pu faire d'autres"

La fin de l'audience n'est pas placée sur le même registre. L'ancien directeur des Affaires générales du groupe pétrolier se montre brusquement moins volubile lorsque la cour aborde les deux commissions - l'une de près de 14 millions de francs, l'autre d'environ 8,5 millions de dollars - versées par Elf à Christine Deviers-Joncour dans l'affaire des frégates. Le ton devient même agressif.

   - "Chez Elf, j'étais conseiller", répète plusieurs fois Sirven
   - La présidente : "Si vous n'aviez pas le pouvoir de décider du versement des commissions, qui l'avait ? 
   - "Laissez-moi parler!"
   - "Qui avait le pouvoir de verser les commissions ?"
   - " Ce n'est pas moi! Je ne peux pas prendre les responsabilités de tout le monde."
   - "Qui ?"
   - "C'est la hiérarchie qui avait ce pouvoir."
   - "Qui est la hiérarchie ?"
   - "C'est 5 ou 6 personnes."
   - "Vous ne répondez pas !"
   - "Que chacun prenne ses responsabilités ! Je réponds de ce que j'ai fait. Je ne répondrai pas de ce qu'ont pu faire d'autres."

Alfred Sirven fait mine d'aller se rasseoir. Loïk Le Floch-Prigent s'agite sur son siège. Les débats s'achèvent dans la confusion. Alfred Sirven, levé "depuis cinq heures du matin" se dit "fatigué". Non sans déclarer, menaçant : "C'est vrai, pendant longtemps, je n'étais pas là. C'est de ma faute. Mais maintenant, je suis là !". La prochaine audience est prévue mardi avec les interrogatoires des autres prévenus.

Photo d’ouverture : Alfred Sirven - archive AFP

Par Philippe MATHON le 07 novembre 2002 à 22:22
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