Le Monde, une institution attaquée

Par Philippe MATHON (Avec Renaud PILA), le 26 février 2003 à 06h59 , mis à jour le 27 février 2003 à 16h24

Face à l'enquête de deux journalistes, la direction du quotidien dénonce un ouvrage "habité par la haine" et annonce le dépôt de plusieurs plaintes en diffamation. tf1.fr revient sur les principales attaques contenues dans l'ouvrage.

pean le monde cohen livre © INTERNE

Une riposte proportionnée à l'attaque. Un appel sur la "Une" du journal, un éditorial, une page et demie d'explications, un billet d'humeur : la rédaction du Monde n'a pas lésiné mardi sur les moyens pour répondre aux attaques dont elle fait l'objet dans un livre de deux journalistes, Pierre Péan et Philippe Cohen (1). Six jours après la publication des bonnes feuilles dans le magazine l'Express, le journal de la rue Claude Bernard considère l'ouvrage comme un "livre-réquisitoire" habité par la "haine". Mais ne livre aucune réponse aux nombreuses accusations du livre.

Dénonçant les "erreurs, mensonges, diffamations et calomnies", le directeur de la rédaction, Edwy Plenel, qui signe l'article, annonce qu' "évidemment, la justice sera saisie". De quelle façon ? "Attaché", dit-il, à "une large liberté d'expression", le journal s'est certes refusé à engager un référé contre la sortie du livre. Mais il "a cependant demandé à ses avocats d'engager des poursuites sur les diffamations les plus flagrantes, au nom du Monde, de Jean-Marie Colombani, d'Alain Minc et d'Edwy Plenel. Elles devraient viser les deux auteurs, les éditions Mille et une nuits, l'éditeur Claude Durand, L'Express et son directeur, Denis Jeambar", peut-on lire dans un encadré.

Confiance

Face à cette contre-attaque judiciaire, les auteurs du livre affichent ostensiblement leur sérénité : "Nous attendons tranquillement leur plainte", déclare Pierre Péan au Parisien, ajoutant: "J'ai déjà rédigé sept pages, à l'intention de notre avocat, qui recensent l'ensemble des documents prouvant tout ce que nous avançons".

En attendant les prochains rebondissements de cette guerre journalistico-judiciaire, tf1.fr vous propose de revenir sur les principales accusations du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du "Monde". Un livre qui aura nécessité deux années d'enquêtes disjointes pour les deux auteurs qui ont finalement décidé, à la fin de l'année 2002, de "fusionner" leurs travaux. Revue de détail.


Balladur, "candidat" du Monde

C'est une critique maintes fois formulée auparavant mais jamais argumentée. Cette fois, les auteurs développent avec minutie l'instant où "les dirigeants du Monde et de Matignon" se sont faits "la courte échelle" jusqu'à ce que le quotidien devienne "pour quelques mois le journal de campagne d'Edouard Balladur". Nous sommes alors à la fin de l'année 1994, à quelques mois de l'élection présidentielle.

Comment le rapprochement s'est-il effectué ? A grands coups d'articles bienveillants, selon les auteurs, mais aussi et surtout grâce à une "alliance discrète" entre Charles Pasqua et Edwy Plenel. Les deux hommes auraient fait "sortir" des informations dans deux buts : nuire à la candidature de Jacques Chirac et "allumer des contre-feu" pour faire oublier des histoires susceptibles de nuire à la candidature Balladur.

Pierre Péan et Philippe Cohen affirment notamment que l'entourage de Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, aurait donné, à la fin janvier 1995, un dossier à Edwy Plenel sur les écoutes de l'Elysée. Le but n'était pas désintéressé : il s'agissait d'utiliser le quotidien pour qu'il parle abondamment de ce sujet et néglige par conséquent de traiter d'une affaire jugée très sensible pour les balladuriens, celle de l'écoute illégale du beau-père du juge Eric Halphen autorisée par Edouard Balladur, alors Premier ministre. Le résultat aura été, selon les auteurs, à la hauteur des espérances de Matignon : le Monde aurait "relégué en page 22" du journal les problèmes de Balladur et ce, "dans une mise en scène minimale et très factuelle".

Le Monde, lobbyiste pour 20 minutes

A ceux qui voyaient dans Le Monde un groupe de presse respectueux de ses concurrents et notamment de ceux qui ont des difficultés à vivre, Pierre Péan et Philippe Cohen répondent, preuves à l'appui, que l'actuelle direction a tout fait pour favoriser l'implantation en France du quotidien gratuit 20 minutes, propriété du groupe norvégien Schibsted, et accusé de vouloir asphyxier Libération.

"D'entrée de jeu, Jean-Marie Colombani se dit séduit par le projet et engage Le Monde SA "à mettre en œuvre tous les moyens intellectuels dont elle dispose pour faciliter la réussite de ce projet". Tous les moyens ? "Le Monde s'engage à créer les conditions favorables à son lancement en menant une intense action de lobbying auprès des instances professionnelles (syndicats patronaux de la presse parisienne et provinciale, NMPP,...), politiques (mairie de Paris, Matignon, ministère de la Culture), économiques (Hachette et France Rail Publicité) et sociales (Syndicat du livre).

Mais ce lobbying aurait eu un prix : "les Norvégiens s'engagent ainsi à offrir au Monde 2,5% de leur capital. Mais ce n'est pas tout, affirment les deux auteurs. Pour ses services futurs, le groupe Schibsted offre au lobbyiste 7,5% du capital au prix de souscription".

Toutefois, les relations entre les deux partenaires se détériorent. On ne parle alors plus du tout d'entrée dans le capital mais d'une facture pour "services" rendus de 875 000 euros, soit près de 6 millions de francs, exigée par Le Monde.

Quelque temps plus tard, la direction du groupe Schibsted découvre également avec surprise à la Une du Monde un éditorial intitulé "Le prix de la gratuité". Jean-Marie Colombani y attaque la presse gratuite et "ses pratiques de dumping économique et social". "Quelle extraordinaire duplicité, puisque c'est le même Jean-Marie Colombani qui a joué les go-between entre la direction de 20 minutes et France Rail Publicité" en concluent les deux auteurs. France Rail Publicité qui permettra à "20 minutes" d'être distribué sur les quais de gare en région parisienne.

Jean-Marie Messier et Le Monde

Avant d'être les plus grand ennemis du monde, Jean-Marie Messier et Jean-Marie Colombani étaient-ils de grand amis ou, à défaut, de bons partenaires industriels ? Pierre Péan et Philippe Cohen révèlent que, en 2001, après l'achat par le second de l'hebdomadaire Courrier International, le patron de Vivendi se serait engagé à acheter pour 2,5 millions d'euros d'espaces publicitaires auprès du Monde. En "échange" de quoi Colombani se serait engagé à ce que "l'information du Monde sur Vivendi [soit] désormais factuelle et proportionnée". C'est du moins ce que Messier aurait rapporté à des proches.

Mais cette "fraîche connivence" connaît une brusque rupture : le jour où Messier refuse de vendre l'Express à Colombani. Entre eux, cela devient "la guerre". Et lorsque J2M se débarrassera de Pierre Lescure, par ailleurs membre du conseil de surveillance du Monde, le journal multipliera les "unes" contre le patron de Vivendi.


Edwy Plenel et la police

Journaliste connu et reconnu pour ses multiples scoops qui ont fait la réputation du Monde, le directeur de la rédaction du Monde est sérieusement attaqué. Pierre Péan et Philippe Cohen reviennent sur la période 1982-1986, lorsqu' Edwy Plenel est en charge de la rubrique police du quotidien.

Des années durant, le journaliste aurait joué le rôle de conseiller occulte auprès du dirigeant du principal syndicat policier. Préparation de congrès, rédaction de textes à présenter au ministre de l'Intérieur, élaboration de la maquette du journal syndicaliste… Tout en assurant son métier de journaliste, Edwy Plenel se serait transformé en conseiller occulte, se plaçant dans la délicate position de juge et partie, selon Péan et Cohen. L'homme était-il rémunéré ? Les auteurs ne tranchent pas, soulignant malicieusement qu'à l'époque, les fonds spéciaux "coulaient à flot".

Détail cocasse : le dirigeant du syndicat aurait chargé des policiers de lancer des enquêtes "pour le compte de Plenel et en-dehors de leur heures de travail".

Conclusion des auteurs : "Comment un journaliste si chatouilleux sur les questions de déontologie, les principes, la morale, peut-il justifier de telles pratiques ? "

Jean-Marie Colombani et la Corse

Un chapitre dans lequel les auteurs "chargent" Jean-Marie Colombani, le patron du Monde, l'accusant de suivre une ligne "aberrante". En clair, selon les auteurs, le quotidien aurait influé sur la donne politique en pressant Lionel Jospin, alors Premier ministre, de dialoguer avec les groupes nationalistes insulaires. A l'occasion de plusieurs déjeuners, Jean-Marie Colombani aurait expliqué à Lionel Jospin que "le dialogue" devait "se nouer malgré la violence". Face au refus ferme de Matignon, le Monde aurait alors fidèlement parlé dans ses colonnes de tous les attentats sur l'île de Beauté afin de montrer que la politique menée n'était pas la bonne. Mis sous pression, le Premier aurait adopté une "conversion" le 27 novembre 1999, date à laquelle deux attentats frappaient l'Urssaf et la DDE de l'île. "Le jour même, Lionel Jospin convoque son équipe et décide de lever le préalable de la cessation de la violence", écrivent les auteurs. Le processus de Matignon est lancé quelques temps après. "Dès lors, le Monde va s'ériger en médiateur et avocat" des négociations. Et fera désormais "silence sur les attentats perpétrés sur l'île" et sur le livre de François Santoni et Jean-Michel Rossi, tous deux proches du mouvement Armata Corsa et opposé au processus de Matignon.

Plus grave, Le Monde aurait, par ses articles, empêché de nombreuses enquêtes d'aboutir (Colonna, Santoni) en diffusant des informations confidentielles avant même que les opérations de police aient pu se dérouler. "A trois reprises, les scoops du Monde ont pu être utilement mis à profit par des criminels pour se soustraire à la traque des enquêteurs", écrivent les auteurs du livre qui affirment que d'autres journalistes spécialisés, informés eux aussi, avaient préféré ne pas sortir d'articles "inconsidérés".


Krasny-Plenel le trotskiste

Le passé trotskiste d'Edwy Plenel n'est pas une nouveauté. Les auteurs reviennent dans le détail de son ascension au sein de la "Ligue". Le jeune Plenel qui se faisait alors appeler Krasny, était "suiviste, appliqué" mais "éloigné des références au mouvement ouvrier" et déjà "proche de la direction".

Les auteurs remettent en cause les affirmations de Plenel selon lesquelles il aurait quitté la LCR en 1979. "La fin de son engagement pose problème", affirment-ils. Plenel aurait en effet participé à de nombreuses manifestations de la LCR ensuite, comme "intervenant" en 1985 à Montpellier et "invité" en Savoie. Et alors ? "Tout cela ne serait choquant que par référence au procès qu'il a lui-même intenté, avec une telle insistance, à Lionel Jospin (…) Or, de ce point de vue, Plenel a réitéré cent fois le péché qu'il dénonce chez Jospin".

Le Monde et "la haine de la France"

Au-delà de la dénonciation des méthodes d'investigation du journal, l'ouvrage de Pierre Péan et Philippe Cohen développe un autre angle d'attaque contre Le Monde. Celui de l'idéologie.

"Il est une spécificité dans laquelle les dirigeants du Monde ont manifesté, si ce n'est une volonté de monopole, du moins systématiquement pugnace et sans égal : la haine de la France". A l'appui de cette accusation de francophobie, les auteurs soulignent le choix du quotidien de montrer "tout ce qui est supposé ne pas aller bien dans ce pays". Le duo Colombani-Plenel aurait passé ces dernières années à dépeindre la France comme corrompue, en déclin, en retard sur son temps, sensible aux idées de l'extrême-droite et incapable de faire son mea culpa sur "deux dossiers historiques : Vichy et la guerre d'Algérie, fautes originelles qui ont généré, selon les dirigeants du nouveau Monde ; l'antisémitisme et le racisme qui perdurent dans la France d'aujourd'hui".

La riposte du Monde, sous la plume d'Edwy Plenel, sonne à ce titre comme un rappel à l'ordre contre les deux auteurs qui auraient franchi la ligne jaune. "En enquêtant sur ces trois hommes, il s'agit bien de démasquer une nouvelle figure de cette anti-France dont, pour ceux qui la fantasment, l'arme secrète a toujours été la duplicité. Celle d'Alain Minc est, dans leurs préjugés, tellement évidente que les auteurs ne s'y attardent guère : symbole du capital et de la finance mondialisés, le président de la Société des lecteurs du Monde ne serait pas pour rien dans le fait que "le Monde adopte le point de vue des élites internationales".

(1) La Face cachée du "Monde" de Pierre Péan et Philippe Cohen, Mille et une nuits, 634 pages, 24 euros (sortie le mercredi 26 février) .

Par Philippe MATHON (Avec Renaud PILA) le 26 février 2003 à 06:59
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