Défilé de notables au procès Elf

Par Philippe MATHON, le 18 mars 2003 à 20h52 , mis à jour le 19 mars 2003 à 11h29

Lors de la deuxième journée d'audience, les prévenus ont exposé leur parcours. L'ancien président du groupe, Loïk le Floch-Prigent, a fait sa première apparition après sa défection pour raison de santé lundi.

Loïk Le Floch-PrigentActuellement incarcéré à la prison de Fresnes, l'ancien Pdg d'Elf de 1989 à 1993, âgé de 59 ans, nie catégoriquement être à l'origine du gigantesque système de caisse noire mis en place au sein du groupe pétrolier. Il est accusé d'abus de biens sociaux à hauteur de 183 millions d'euros. © INTERNE

Premier scoop dans le procès Elf. Jadis, Alfred Sirven, alors jeune étudiant en droit, a tenté de passer le concours d'entrée de l'Ecole nationale de la magistrature. "Mais je n'ai pas donné suite…", glisse-t-il tout sourire au président Desplan. "C'est plutôt la justice qui n'a pas donné suite !", rectifie le magistrat, amusé.

L'humeur serait restée badine tout l'après-midi si l'un des principaux acteurs de ce procès Elf n'avait pas fait sa réapparition. Absent lundi pour cause de problèmes "physiques et psychologiques", Loïk Le Floch-Prigent, détenu à la maison d'arrêt de Fresnes, est arrivé sous escorte policière. L'œil hagard, la mine lasse, il affiche une démarche visiblement contrariée par une jambe douloureuse. "Ca va pas fort", glisse un avocat.

Pas de "justice"

Son allure a de quoi surprendre : l'ancien patron d'Elf a troqué son traditionnel costume pour une simple chemise bleue largement ouverte et un pantalon marron à velours côtelé. Contraste saisissant avec le parterre de costumes gris qui l'entoure. "Des problèmes indépendants de ma volonté m'ont empêché d'être là hier. Je ne rentrerai pas dans le détail, mais je ferai le maximum pour être ici le plus souvent possible", murmure-t-il à la barre. A la demande du président Desplan, Le Floch revient sur ses états de services. "J'étais un serviteur de l'Etat", clame-t-il, solennel. Celui qui a accumulé les postes prestigieux (ancien président d'Elf, Gaz de France, SNCF) durant plus de dix ans semble aujourd'hui résigné. "La justice n'est pas de ce monde", lance-t-il au moment où le président du tribunal évoque son "débarquement" de la présidence de Rhône-Poulenc, en 1986.

L'examen de la personnalité des autres prévenus a donné lieu à de savoureux instants. André Guelfi n'éprouve aucune difficulté pour parler de lui. Corse d'origine, résidant à Malte, ce "négociateur" international (il n'aime pas le terme d'"intermédiaire") au carnet d'adresse impressionnant est impliqué dans des transactions suspectes d'Elf en Allemagne, en Espagne et au Venezuela. Lui insiste sur son rôle de précurseur : "J'ai été le premier au monde à construire des usines de conserve de poisson", se félicite "Dédé la sardine", un surnom qui remonte à son succès dans les pêcheries marocaines, dans les années 50 et 60.

"J'attends le jugement et je recommence"

Un autre proche de Charles Pasqua arrive à la barre. "On a peu de renseignements de vous, monsieur Leandri", avance le président. Daniel Leandri rappelle son passé de policier, un simple gardien de la paix devenu capitaine au fil des années. Michel Desplan insiste sur la face "politique" de son parcours. "J'ai été détaché du ministère de l'Intérieur pour suivre les affaires d'Afrique francophone puis chargé de mission" Place Beauvau "pour les périodes 1986-1988 et 1993-1995", répond Leandri sans donner plus de détails. Qui était alors ministre ?, interroge perfidement le président. "Charles Pasqua".

A côté de ces deux cas atypiques, l'essentiel des prévenus affichent un profil aux antipodes. Diplômés d'écoles prestigieuses, honorés de décorations multiples, bénéficiant de salaires impressionnants – parfois plusieurs millions d'euros par an, domiciliés en Suisse, à Paris ou à New York, ils constituent l'élite des années 80 et 90. L'homme d'affaires allemand Dieter Holzer, intermédiaire dans le rachat de la raffinerie est-allemande de Leuna par le groupe Elf, se présente comme "consultant dans le secteur des huiles végétales actuellement en retraite". "Vous n'avez plus d'activité ?", interroge le président. "J'attends le jugement et je recommence", lâche-t-il, provoquant l'hilarité de la salle.

Le procès se poursuit mercredi avec un débat très attendu : l'examen des versements d'argent clandestins d'Elf à des décideurs et des chefs d'Etat africains.

(photo d'archives : Loïk Le Floch-Prigent)

Par Philippe MATHON le 18 mars 2003 à 20:52
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