Elf, l'Afrique et les fonds occultes

Par Philippe MATHON, le 26 mars 2003 à 20h48 , mis à jour le 27 mars 2003 à 12h42

La sixième journée d'audience du procès Elf a donné lieu à l'exploration de l'utilisation d'une caisse noire mise en place en 1992 en Suisse et destinée à des opérations secrètes de corruption en Afrique. Souffrant, Loïk Le Floch-Prigent n'était pas présent à l'audience.

ElfFondé en 1966 à l'initiative du général de Gaulle, le groupe pétrolier est devenu au fil des ans l'une des premières sociétés françaises par le chiffre d'affaires. Aujourd'hui privée, TotalFinaElf est partie civile au procès. © INTERNE

Loïk Le Floch-Prigent n'était pas à l'audience. Selon l'un de ses avocats, Maurice Lantourne, "son hospitalisation est en cours d'organisation". C'est donc en l'absence de celui qui a reconnu, pour la première fois depuis le début de l'enquête, l'existence au sein du groupe Elf "d'une caisse noire pour interventions politiques" en France que les débats se sont poursuivis.

Patiemment, implacablement, le président du tribunal décortique le système des fonds occultes chez Elf. Pierre Fa va l'apprendre à ses dépens. L'homme, aujourd'hui inspecteur général à la SNCF, était directeur de l'audit au sein du groupe à partir de 1991. Personnage discret, de petite taille, il parle d'une voix faible et hésitante. Le président Desplan cherche à comprendre pourquoi, en 1992, il a ouvert "Tomate", un compte en Suisse. "C'est Alfred Sirven qui me l'a ordonné. Ce compte devait servir à verser des fonds occultes à des personnalités africaines". Le président Desplan, d'habitude tempéré, sort de ses gongs.

- "Monsieur, il va falloir vous expliquer, lance le magistrat. Le fait que le responsable de l'audit au sein du groupe Elf, nommé par M. Le Floch-Prigent en 1991, vienne accepter très rapidement d'ouvrir un compte en Suisse pour alimenter une caisse noire, excusez-moi, mais ça dépasse l'entendement ! Expliquez-vous !", répète-t-il.

- "Dans tous les grands groupes internationaux, il existe des circuits occultes de commissions connus des commissaires aux comptes…"

- "Vous dites que dans tous les grands groupes internationaux, il existe des fonds occultes ? Et visiblement ça ne vous pose aucun état d'âme !".

- "Je pensais que c'était dans l'intérêt du groupe".

- "Où avez-vous travaillé auparavant ?"

- "Chez Air Liquide et Rhône-Poulenc"

- "Il y avait également des fonds occultes ? "

- "Oui, pour payer des sommes à l'étranger"

A ce niveau de la "conversation", Michel Desplan, ulcéré par les réponses du prévenu, ose la posture du professeur : "M. Fa, vous connaissez la théorie des baïonnettes intelligentes ? Même quand on est militaire, on se doit d'obéir aux ordres, mais aux ordres légaux", lance-t-il. Le prévenu bredouille : "Il s'agissait bien de fonds occultes, mais qui étaient quand même très connus des douanes, de l'Elysée. Et puis, c'était dans l'intérêt du groupe..."

"Là, il a l'air timide..."

L'intérêt du groupe, en l'espèce, consistait pour la patron de l'audit à empêcher le cabinet Arthur Andersen, mandaté en 1991 au Congo par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, de mettre à jour les surfacturations d'Elf sur ses contrats. "Cet audit ne devait pas aller à son terme", explique Pierre Fa. Puis Alfred Sirven intervient : "J'ai remis les fonds de M. Fa en personne aux Africains", explique-t-il à la barre. A eux, seulement ? Sirven se fait allusif : "Vous savez, à l'époque, déjà, Arthur Andersen, ce n'était pas le Saint-Sépulcre…" Les espèces sonnantes et trébuchantes ne laissent personne indifférent.

Aux antipodes de Pierre Fa, Alfred Sirven conserve la parole. Grand, costaud et charismatique, il lance, mi-rigolard, mi-menaçant : "Monsieur Fa a oublié quelque chose. Là, il a l'air timide... Mais je le revois encore, dans mon bureau ou ailleurs, discuter lui-même avec des Africains !". Etonnement dans la salle. Pierre Fa venait d'assurer qu'il n'avait jamais rencontré de personnalités africaines. Penaud, il opine en direction de "Sir Alfred" qui savoure sa première victoire. Avant de rappeler le voyage en Angola effectué en compagnie de… Pierre Fa. Il s'agissait alors de payer la guérilla angolaise de l'Unita. "On a bien encore un accord dans le coffre d'une ville suisse à ce sujet, Pierre ?", lance-t-il à Pierre Fa, qui opine timidement. "Bon, je croyais rêvé, je ne rêve donc pas", se félicite Sirven. Depuis le début du procès, sa ligne de défense se résume en quelques mots : "d'accord pour assumer, mais que tout le monde en fasse de même". L'ancien directeur des affaires générales d'Elf a en revanche affirmé que Pierre Fa n'a jamais utilisé à des fins personnelles l'argent versé sur le compte "Tomate".

L'audience reprend lundi prochain à 13h30.

Par Philippe MATHON le 26 mars 2003 à 20:48
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles France
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience