Elf : Bongo a bon dos

Par Philippe MATHON, le 24 mars 2003 à 22h41 , mis à jour le 25 mars 2003 à 08h22

Interrogé sur ses nombreux comptes en Suisse alimentés par Elf, André Tarallo, l'ancien "Monsieur Afrique" du groupe pétrolier, dément avoir profité personnellement de cet argent. Il soutient que c'est le président du Gabon qui en était l'instigateur et le bénéficiaire.

affaire elf andre tarallo © INTERNE

Les anciens dirigeants d'Elf sont des personnes fort négligentes. La semaine dernière, Alfred Sirven, l'ancien directeur des affaires générales du groupe pétrolier entre 1989 et 1993, avouait avoir "mélangé" son argent personnel à celui d'Elf dans ses comptes suisses. Un comportement qualifié alors d'"aberrant" pour Michel Desplan, l'incisif président du Tribunal. Lundi, c'est au tour du numéro 2 de l'époque, André Tarallo alias "Monsieur Afrique", de soulever l'ire du magistrat.

Michel Desplan l'interroge sur ses six comptes suisses alimentés par l'argent du groupe Elf. Et rappelle avec gourmandise les noms choisis pour l'occasion. Tarallo-le-Corse avait notamment ouvert des comptes "Bonifacio", du nom de la commune à proximité de laquelle il a fait construire sa villa, Centuri (son lieu de naissance, en Haute-Corse) ou Colette, le prénom de son épouse.

- "Pour quelle raison celle-ci avait-elle procuration sur l'un de ces comptes ?"

- "Euh... Très franchement je ne m'en souviens plus... C'était une erreur de ma part".

- Le président, les yeux hallucinés : "Mais comment se fait-il qu'un homme aussi intelligent que vous, sorti d'une école prestigieuse [l'Ena, NDLR], ait pu faire une telle erreur, mettre une procuration à son épouse sur des comptes qui porteraient sur des commissions aussi sensibles ?"

- André Tarallo, gêné : "Je crois que le banquier m'a demandé de le faire. C'est toujours la préoccupation du banquier au cas où le titulaire est amené à disparaître"…

Les rires dans la salle ne suffisent pas à étouffer le malaise qui flotte à l'audience. Soupçonné d'avoir puisé sur ces comptes pour s'enrichir personnellement, André Tarallo, 75 ans, confirme à la barre ce qu'il a toujours soutenu durant l'enquête : les comptes suisses qu'il détenait appartenaient en réalité au président du Gabon, Omar Bongo. Un argument-massue qui ne convainc pas, même s'il a le mérite de le blanchir : en effet, les commissions versées à un chef d'Etat étranger n'étaient pas illégales au moment des faits.

"Ce sont les comptes habituels du président Bongo"

"Pourquoi avoir créé ces comptes", insiste le président ? "Pour des raisons africaines… A la demande d'Omar Bongo", lâche finalement cet homme qui a passé près de trente années au sein du groupe pétrolier. "Vous savez, le président Bongo avait une confiance particulière en moi", glisse-t-il, avant d'affirmer qu'Omar Bongo avait bénéficié en personne des 18 millions de dollars versés par Elf entre 1991 et 1993 sur les comptes suisses. Soudain, la sonnerie du téléphone portable d'André Tarallo retentit. Réponse cinglante du président : "On n'ose vous demander qui vous appelle"…

Le "Monsieur Afrique" du groupe Elf reprend son propos. Se lance dans des explications aussi alambiquées qu'interminables. L'habitude des palabres africaines pour celui qui fut président d'Elf-Gabon de 1977 à 1997. "Répondez aux questions, monsieur Tarallo !", répète à plusieurs reprises le président Desplan. Finalement, l'intéressé lâche : "ces comptes-là, ce sont les comptes habituels du président Bongo. Comme d'autres comptes que je ne citerai pas". Des propos qui devraient ravir le palais de Libreville. A l'époque des faits, André Tarallo était "l'un des deux plus proches conseillers" de la présidence gabonaise. Mais il semble que leurs relations se sont gâtées au moment où les juges français ont commencé à mettre leur nez dans cette tentaculaire affaire Elf. Dans un ouvrage sorti en janvier 2001, le président Bongo avait contredit la thèse de son "ami", affirmant qu'il n'avait rien à voir avec ces comptes en Suisse.

Les juges d'instruction soupçonnent André Tarallo d'avoir détourné au total quelque 234 millions de francs qui auraient notamment servi à financer la construction d'une luxueuse villa de 1.300 m2 en Corse d'une valeur de 152 millions de francs ainsi qu'un vaste appartement parisien.

Mardi, le cinquième jour du procès sera consacré à l'examen des fraudes présumées sur les contrats d'assurances d'Elf.

(photo archives : André Tarallo)

Par Philippe MATHON le 24 mars 2003 à 22:41
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