© INTERNEUn coup de théâtre. Alors que l'audience du procès Elf était consacrée à un volet relativement secondaire du dossier – l'utilisation dévoyée des fonds issus des contrats d'assurance de la société -, Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien patron du groupe pétrolier de 1989 à 1993, a avoué avoir "profité "indirectement" des sommes détournées au sein d'Elf. "J'ai bénéficié indirectement de certains versements et je le regrette vivement. Je m'en expliquerai plus tard", a-t-il affirmé à la barre peu avant 19h30. Comme libéré d'un poids devenu trop lourd à porter, Le Floch a également reconnu l'existence d'une "caisse noire" au sein d'Elf.
- "Une caisse noire alimentée pour qui ?", demande le président du tribunal.
- "Pour du lobbying politique", répond l'ancien patron d'Elf.
- "Du lobbying politique interne ?"
- "Oui, du lobbying politique français, pour parler français. Cette pratique, je l'ai tolérée car elle a servi Elf".
Ainsi, en reconnaissant ce qu'il a toujours nié, Loïk Le Floch-Prigent a immédiatement prévenu qu'il pourrait en dire davantage si on l'y obligeait. "Si le président souhaite le questionner sur ses déclarations, il pourra donner des détails", a précisé à la sortie du tribunal l'un de ses avocats, Me William Bourdon, ajoutant toutefois qu'à ses yeux il n'était "pas dans l'intérêt de sa défense" de "donner des noms". Des menaces directes à l'encontre de la classe politique française que le président Desplan a semblé prendre très au sérieux. Loïk Le Floch-Prigent a-t-il les moyens de ses sous-entendus ? La suite de l'audience le dira. La piste d'un éventuel financement politique, qui a plané sur l'affaire Elf tout au long de l'instruction, n'a jamais été mise au jour, faute de preuve.
"J'ai réglé des choses pour lui"
Reste que ses premiers aveux ne relèvent pas du hasard et encore moins d'une repentance subite. Avant de "passer à table", Loïk Le Floch-Prigent venait pour la première fois d'être nommément accusé par son plus proche collaborateur, Alfred Sirven. Interrogé sur le détournement des sommes provenant des contrats d'assurance du groupe et affectées sur ses comptes suisses ainsi que sur ceux d'André Tarallo, l'ancien directeur des affaires générales d'Elf commence par reconnaître qu'"une partie de l'argent est restée en France" pour des personnes dont il "ne souhaite pas dévoiler le nom". Il s'agissait, dit Alfred Sirven, de "régler quelques dettes".
- "Sur une partie de ces fonds dont vous disposiez, est-ce qu'il y en avait pour Loïk Le Floch-Prigent ?", demande Michel Desplan.
- Sirven le regarde longuement, marque un silence et lâche : "J'ai réglé des choses pour lui".
- Le président : "M. Loïk Le Floch-Prigent savait-t-il d'où provenait l'argent ?
- "C'est à lui qu'il faut le demander. Que chacun prenne ses responsabilités", lance "Sir Alfred". Cette petite phrase prononcée avec une autorité mêlée d'agacement a sans doute contraint Loïk Le Floch-Prigent à s'expliquer.
Tout comme la déclaration assassine de son ex-épouse à la barre du tribunal. Fatima Belaid raconte une scène folle qu'elle aurait vécue en compagnie de son mari un soir de 1991. A cette date, un certain Mathieu Valentini, personnage très discret qui gère via sa société de courtage les contrats d'assurance du groupe pétrolier, passe de vie à trépas. "Loïk a reçu un coup de téléphone annonçant sa mort. Alfred Sirven est aussitôt arrivé à la maison, affolé. Il était question de récupérer au plus vite des documents dans le coffre" du défunt, raconte-t-elle. Selon elle, un cambriolage a été organisé nuitamment et "sous la direction de Loïk et d'Alfred" au domicile du disparu. "Loïk m'a même dit le lendemain matin, en passant devant l'appartement en question, que c'était cocasse d'avoir utilisé une échelle à deux heures du matin !" "Ceci n'a pas eu lieu, je le conteste", répond simplement Le Floch. Comme sonné.
Le Floch absent mercredi ?
Au terme de l'instruction, Loïk Le Floch-Prigent est poursuivi pour des abus de biens sociaux à hauteur de 183 millions d'euros (1,24 milliard de francs) et soupçonné de s'être enrichi personnellement, en se faisant notamment financer un appartement (60 millions de francs) ou payer son divorce par le groupe Elf (environ 34 millions de francs).
L'audience, qui reprendra à 13h30, permettra peut-être d'éclairer davantage la question du financement politique révélée par Le Floch. Toutefois, l'ancien patron du groupe pétrolier n'assistera pas aux débats. Pour raisons de santé. "J'ai dépensé beaucoup d'énergie à venir ici, avait dit mardi soir au tribunal celui qui est incarcéré à la maison d'arrêt de Fresnes. Je dois en principe aller à l'hôpital demain afin de consulter des médecins".
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