© INTERNEEn milieu d'après-midi, mercredi, Alfred Sirven fait part de son "immense malaise". Dans le langage de "Sir Alfred", l'ancien directeur des affaires générales d'Elf, cela donne : "Je n'ai pas envie de faire perdre de voix à la France au Conseil de sécurité". Explications.
Michel Desplan, le président du Tribunal, venait de l'interroger sur la "cuisine interne" au groupe pétrolier et la façon dont laquelle Elf versait des commissions aux chefs d'Etats étrangers – très souvent africains – afin d'obtenir des contrats. "Tout ce qui est dit là est très mauvais pour la France qui n'a pas besoin de tout ce déballage", lance-t-il à la barre. Car Alfred Sirven n'aime pas que la justice mette son nez dans ce qui fait la richesse de la France et son influence à l'extérieur du territoire. "Bientôt, on n'aura plus une goutte de pétrole en France", glisse-t-il à Pierre Haïk, un de ses avocats.
"Je ne me suis jamais occupé de sociétés off-shore"
Historiquement, en matière pétrolière, l'Afrique a toujours constitué le grenier à blé du groupe Elf qui, au fil des années, a mis en place un "système" sophistiqué permettant le versement de commissions occultes – "opaques", dira Loïk Le Floch-Prigent, en faveur de certains chefs d'Etat pétrolier africains. Cette pratique, légale à l'époque, a connu une "perversion" sous l'ère Le Floch, de 1989 à 1993, où de nombreuses commissions ont fait l'objet de détournements faramineux au profit de certains dirigeants d'Elf. La méthode était simple : chaque année, le président d'Elf remettait conjointement à la direction du Budget via les Douanes et au secrétaire général de L'Elysée un document écrit mentionnant les montant des commissions versées et l'identité des destinataires. "On mettait des noms mais on savait que cela ne correspondait à rien, affirme Loïk Le Floch-Prigent à la barre. Il fallait que ça paraisse plausible pour les Douanes, c'est tout. On savait qu'en réalité, l'argent était destiné au chefs d'Etats ou rois africains".
Ainsi donc, les potentats locaux étaient "subventionnés" par Elf. Mais pas seulement. "Vous savez, l'Afrique, c'est très compliqué", ajoute Le Floch. Et l'ancien patron d'Elf de citer "le président Bongo" (Gabon), qui "aimait financer l'opposition". "Ça lui permettait d'avoir un pays calme", assure-t-il. Idem pour l'Angola où les installations pétrolières d'Elf étaient situées sur le territoire de l'opposition : Elf "commissionnait" aussi bien le pouvoir que ses opposants. "Mais dans ce cas, il pouvait y avoir une discordance terrible avec l'Elysée !", s'exclame le président Desplan. "Oh, vous savez, répond le Floch, il n'était pas indifférent pour François Mitterrand d'avoir plusieurs fers au feu…"
Fort disert sur cette thématique, l'ancien patron d'Elf s'est montré plus discret sur la question des détournements des commissions. André Tarallo, "Monsieur Afrique" du groupe où il a passé près de trente ans, affirme qu'avec l'arrivée de Le Floch, "le décor a changé" avec la création de "sociétés off-shore" abritées dans des paradis fiscaux. "Cela a-t-il opacifié le système", interroge le président ? "Oui", répond simplement André Tarallo. Alfred Sirven confirme : "Le chef de la comptabilité me disait : tous les deux ans, je vais dans un paradis fiscal ouvrir un compte". Mais Loïk Le Floch-Prigent persiste : "Le système a fonctionné comme auparavant. Je ne me suis jamais occupé de sociétés off-shore. J'ai simplement signé des commissions. Je ne me suis jamais mêlé de la cuisine interne, il y avait une direction financière pour ça". "Vos versements ne se déroulaient pas par la Banque de France, quand même !", ironise le président Desplan.
Pression
Lorsque le tribunal aborde la "vingtaine de comptes" ouverts par Alfred Sirven en Suisse, entre 1989 et 1995, celui-ci perd de sa faconde. Ses comptes, où près de 100 millions de dollars de commissions ont transité avant d'alimenter d'autres comptes numérotés au nom d'ayants droit de chefs d'Etat étrangers, étaient-ils destinés à recevoir des fonds personnels ou des fonds d'Elf destinés à des tiers?
"Les deux, l'un et l'autre", répond-il, avant de bredouiller : "Un certain désordre s'est installé au fil des années". A-t-il informé le président du groupe qu'il avait ouvert ces comptes? "Le président Le Floch-Prigent n'ignorait rien de ce que j'ai fait". Le Floch-Prigent dément. "Je suis complètement navré que ceci ait pu avoir lieu sous ma présidence et je considère que c'est une faute". Le président Desplan reste dubitatif. André Tarallo confirme les propos de Sirven. C'est donc parole contre parole. Et Sirven flanche une seconde fois. A la question de Michel Desplan ("L'argent sur vos comptes vous a profité ?"), il répond simplement : "Oui". "Oui, une partie des fonds m'a profité. Mais je veux m'expliquer au fur et à mesure", indique-t-il à la barre. Un aveu inédit qui provoque la colère à peine contenue d'un de ses défenseurs. "Il attend maintenant que Le Floch assume à son tour ses responsabilités", indique l'un d'eux à l'issue de l'audience. Pour l'heure, Sirven dit "ne pas vouloir aggraver le désastre"…
Photo d'ouverture : Alfred Sirven - archives
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