© INTERNEPour un homme qui répugne à parler de sa vie privée, Loïk le Floch-Prigent a été servi. Au cours d'une audience de près de sept heures menée tambour battant par le tribunal, l'ancien patron d'Elf est revenu sur les conditions de son divorce avec Fatima Belaïd et sur les sommes astronomiques prises en charge par le seul groupe pétrolier. Au final, une séparation pour le moins onéreuse : 32,7 millions en deux versements de 13,7 millions, le 16 juin 1992, et 19 millions, en mars 1996.
Le 18 juin 1992, le divorce est prononcé. Curieusement, le document officiel ne fait état d'aucune prestation compensatoire pour l'ancienne épouse. Mais le patron d'Elf remet 100.000 dollars à son ami Maurice Bidermann. A charge pour "Maurice" de verser chaque mois 30.000 francs à Fatima Belaïd "au titre de la séparation". Une "rente" qui s'élève finalement à 100.000 francs mensuels avec la "rallonge" de l'ami Bidermann. Mais la femme éconduite, "répudiée" dit-elle, ne souhaite pas en rester là. "Fatima qui n'était pas une femme d'argent est devenue soudainement très, très, très pragmatique et très, très, très réaliste, observe Bidermann à la barre. Elle disait, puisque c'est comme ça, je veux les Genettes !", la villa de l'Orne achetée peu de temps auparavant par Loïk Le Floch-Prigent grâce à l'argent d'Elf. Bidermann se dit alors "harcelé". "J'étais barricadé chez moi, mon épouse n'en pouvait plus", ajoute-t-il, provoquant les rires de la salle.
"Je considère être couvert par la République"
Pour stopper l'incendie, l'avocat de Bidermann annonce que 12 millions de francs seront versés à Fatima Belaïd à partir d'un compte suisse d'Alfred Sirven. Pour la première fois, Loïk le Floch-Prigent avoue avoir indemnisé son épouse avec l'argent d'Elf. "Je prends la responsabilité de cette somme mais j'ai voulu ne pas savoir", explique-t-il. L'ancien patron d'Elf affirme s'être entretenu de la question avec le président de la République de l'époque, François Mitterrand, en juillet 1991. A l'occasion de l'entrevue, Le Floch aurait proposé sa démission. "Je lui ai dis que j'allais divorcer de ma femme et que cela n'allait pas être sans heurts du fait de son caractère. J'avais fait de nombreux voyages en Afrique avec elle, il y avait des risques de problèmes collatéraux pour Elf, pour le pays et pour la cellule élyséenne dirigée par le fils du président, Jean-Christophe Mitterrand". "Quelle a été la réponse du président de la République ?", demande le président du tribunal. "François Mitterrand a refusé ma démission et il m'a dit de régler le problème. A partir de ce moment-là, je considère être couvert par la République. Je me suis senti licite pour traiter deux problèmes collatéraux par les fonds secrets d'Elf : premièrement le déménagement de Fatima, deuxièmement le prix du silence", lâche-t-il.
Le Floch, qui ne veut plus entendre parler de son ex-femme, confie alors la basse besogne à son ami Bidermann, à l'avocat de celui-ci et à Alfred Sirven. "L'absence de curiosité est une lâcheté", concède-t-il. Aujourd'hui, il juge "astronomique" la somme versée à son ex-épouse.
- "Vous avez donné des instructions à Alfred Sirven pour le prix du silence de votre ancienne épouse ?, interroge le président Desplan.
- Absolument, répond Le Floch.
- Quand vous parlez de dommages collatéraux au président de la République, le prix du silence devait être important…
- Dans mon esprit, c'était la moitié des 12 millions qu'il fallait verser. Mais j'ai voulu ne pas savoir".
"Le président Le Floch m'a dit de verser entre 12 et 15 millions de francs".
Même si "elle ne pouvait rien révéler du fonctionnement d'Elf qui aurait été ennuyeux", Le Floch dit craindre à l'époque que Fatima ne diffuse des rumeurs dans les médias. A-t-il demandé à Sirven de verser les 12 millions ? Il s'en défend. Sirven a un tout autre souvenir : "Que l'histoire soit pénible pour monsieur Le Floch, ô mon Dieu, je le comprends. Mais j'affirme qu'il m'a dit de verser entre 12 et 15 millions de francs". L'ancien directeur des affaires générales d'Elf dit avoir exécuté "l'ordre" de son patron mais conteste tout "rôle dans la négociation du divorce". Fatima Belaïd nie avoir reçu les 12 millions. Mécontente d'être "oubliée" par son ancien mari, elle demande des explication à qui veut l'entendre. Mais personne ou presque ne l'écoute. Elle affirme que son ancien mari lui aurait dit au cours d'une discussion électrique à l'hôtel Ritz : "Si tu t'entêtes, tu prendras une balle dans le dos par le président Bongo (président du Gabon, ndlr)".
Fatima Belaïd a tout de même bénéficié d'un très bel appartement à Londres. Mais elle nie en être la propriétaire. C'était un "à-valoir avant la remise de 15 millions de francs", lui aurait dit Maurice Bidermann. Mais Le Floch dit ne pas avoir connu l'existence de cet appartement avant le début de l'instruction. Un nouveau "dérapage" du patron d'Elf ? "Il y a forcément dérapage de ma part à partir du moment où il s'agit des conséquences de mon divorce", tente-t-il. Un second paiement de 19 millions de francs a été effectué par Sirven pour Fatima Belaïd en 1996, alors que l'enquête judiciaire se développait. Loïk Le Floch-Prigent, qui n'était plus alors dirigeant d'Elf, nie l'avoir demandé, mais Alfred Sirven a affirmé avoir agi avec son accord. Fin alambiquée d'une journée qui ne l'a pas moins été.
Le procès se poursuit mercredi avec l'examen d'autres dépenses du président Le Floch-Prigent effectuées par Alfred Sirven.
Photo d'ouverture : Loïk Le Floch-Prigent - archives
Retour MYTF1
Chargement en cours...




