© INTERNEEntouré de deux gendarmes, il est arrivé à l'audience par la porte dérobée qu'empruntent chaque jour les détenus. Après plus de 31 mois de cavale, Pierre Léthier, 48 ans, ancien espion français, a décidé spontanément de comparaître au procès Elf dans lequel il est mis en examen pour "recel d'abus de biens sociaux". Les magistrats instructeurs le soupçonnent d'avoir touché une commission de 14,6 millions d'euros à l'occasion du rachat par Elf en 1992 de la raffinerie Leuna en ex-Allemagne de l'Est. "M. Léthier a pris la fuite, non sans avoir mis à l'abri les fonds qu'il a perçus", note l'ordonnance de renvoi. Selon la justice suisse, François Mitterrand et Helmut Kohl auraient à l'époque organisé ce rachat à des fins de financement politique et Léthier aurait joué un rôle déterminant dans le montage de l'opération. Au contraire, dans son livre (1), l'intéressé réduit l'affaire Elf-Leuna à une banale histoire de droit commun. La vérité sortira-t-elle un jour ?
G
rand, légèrement voûté, visage pâle et émacié, portant costume sombre et chemise blanche, Pierre Léthier s'approche de la barre. – Quelle est votre profession ? demande le président du Tribunal.
– Consultant international, mais mes activités sont actuellement en sommeil.
– Quelles sont vos ressources ?
– J'ai conservé un peu d'argent.
– Vous exercez dans quels domaines ?
– Le pétrole et l'aéronautique.
– Votre formation universitaire, professionnelle ?
– Je suis un ancien de Saint-Cyr, un ancien de l'armée de terre. J'ai commencé dans les transmissions mais ma spécialité est le renseignement. De 1979 à 1988, j'étais au SDECE devenu ensuite la DGSE.
– Quel grade aviez-vous ?
– J'étais colonel.
– Ensuite, qu'avez-vous fait ?
– De 1988 à 1997, j'étais en disposition particulière de la DGSE. Cela correspondait à une activité sans solde en liaison avec le service et me permettait d'exercer une autre profession.
– Faisiez-vous encore du renseignement pour le compte de votre service ?
– Officiellement, non.
Pierre Léthier dit avoir habité Genève durant quelque temps. Juste après avoir appris l'existence d'un mandat d'arrêt international lancé par le juge Van Ruymbeke, le 27 septembre 2000, il quitte la Suisse pour Londres et le très chic quartier de King's road. On a connu exil plus discret... Le tribunal, qui dit "se réjouir" de sa soudaine comparution, l'interroge toutefois sur les raisons de sa cavale. "J'ai déféré en août 2000 à une convocation de la justice française, explique-t-il. Mais j'ai très vite acquis la conviction qu'on attendait de moi des déclarations scandaleuses que je n'étais pas en mesure de fournir, ni aujourd'hui d'ailleurs". "Allons, allons, répond le président, un juge d'instruction ne demande pas de déclarations scandaleuses !" "Je considérais n'avoir aucune chance d'être entendu", assure Léthier.
Son avocat, maître Thierry Lévy, conçoit que la fuite de son client avait été "un choix difficile et peut-être mauvais". "Mais, assure-t-il, sa présence était connue des autorités judiciaires britanniques et la France n'a jamais fait de demande d'extradition", assène-t-il, un sourire en coin. Dans ces conditions, pourquoi le fuyard s'est-il ravisé ? "L'audience a commencé avec un ensemble d'éléments qui l'ont convaincu, à tort ou à raison, que sa cause pouvait être plaidée", avance l'avocat. Le tribunal a semble-t-il été sensible au compliment et décide dans l'après-midi la "main-levée" du mandat d'arrêt pesant contre Léthier, exigeant simplement le paiement d'une caution de 50.000 euros d'ici le 30 avril. Le ministère public avait réclamé la saisie de son passeport et une caution de 500.000 euros…
L'Afrique, toujours l'Afrique…
Ce retour inopiné a quelque peu éclipsé les interrogatoires de Daniel Léandri, un proche de Charles Pasqua, et Yves Verwaerde, un ancien élu proche de François Léotard. Après André Tarallo et Alfred Sirven, ils se sont à leur tour réfugiés derrière l'alibi africain. Agé de 55 ans, ancien député européen de 1989 à 1999, Yves Verwaerde percevait d'Elf un salaire mensuel de 30.000 francs et a reçu 2 millions de dollars sur un compte bancaire secret "Salade" ouvert en Suisse en 1991 sur les conseils d'Alfred Sirven. "Dans mon esprit, l'argent ne provenait pas d'Elf", soutient Verwaerde à la barre. L'homme se dit "persuadé" jusqu'au début de l'affaire "que cet argent provenait de chefs d'Etat africains qui voulaient aider l'Unita", le mouvement rebelle angolais situé dans la région où Elf exploitait le pétrole du pays. L'argent, dit-il, servait à gérer la "cagnotte" des rebelles. Mais – curieux mélange – l'ancien député reconnaît avoir perçu une partie des fonds pour construire sa villa d'Ibiza pour 2 millions de francs. Avec, à la clé, ce détail cocasse : un jour, alors qu'il avait besoin d'argent pour "terminer la villa", il a demandé l'aide du chef rebelle angolais. "J'ai dit à Jonas Savimbi : Tu pourrais me les prêter ? Il m'a répondu : avec tout ce que tu as fait pour nous, je te les donne"…
A la barre, Daniel Léandri est moins prolixe. Ancien brigadier de police, proche collaborateur de Charles Pasqua au ministère de l'Intérieur, il bénéficiait d'un détachement chez Elf avec un confortable salaire de 83.000 francs mensuels et près de dix millions de francs versés sur un compte suisse. Avec un ton embrouillé et mal assuré, il explique à la barre avoir ouvert ce compte pour le ministre de l'Intérieur du Congo "dès 1981". Il aurait été embauché par Alfred Sirven pour rendre des services à Elf dans une mystérieuse "mission d'information et de sécurité dans le Golfe de Guinée". Mais Alfred Sirven dit tout ignorer des fonds versés à Léandri. "Vous embauchez M. Léandri, et puis vous opérez des virements sur ses comptes sans le savoir", ironise, agacé, le président Desplan. "Sans le savoir", approuve Sirven.
(1) Argent secret : L'espion de l'affaire Elf parle (Albin Michel, janvier 2001)
Photo d'ouverture : Pierre Léthier - archives
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