Les forages en eau trouble d'Elf

Par Philippe MATHON, le 23 avril 2003 à 22h00 , mis à jour le 23 avril 2003 à 21h05

Le tribunal correctionnel de Paris a examiné mercredi les conditions du rachat par Elf d'une société pétrolière britannique. Une commission de 15 millions de dollars a été versée à cette occasion, dont près de trois millions à Maurice Bidermann, le roi du textile et ami de Loïk Le Floch-Prigent.

elf maurice bidermann © INTERNE

Au début de l'année 1991, les dirigeants d'Elf se penchent sur la société Occidental Petroleum, dite Oxy. Ce groupe pétrolier britannique est en bonne santé financière et présente l'avantage de détenir un champ pétrolifère en Mer du Nord, une zone encore inexploitée par Elf. Le 26 mars 1991, en collaboration avec une autre société pétrolière britannique, Elf rachète Oxy pour la coquette somme de 1,35 milliards de dollars. "La plus belle opération de ma carrière chez Elf", lance Loïk Le Floch-Prigent à la barre.

Mais la facture fait bon nombre de sceptiques. A commencer par les experts du groupe pétrolier qui avaient évalué Oxy entre 885 millions et 1,127 milliards de dollars. Le directeur financier avait donné un avis négatif à la transaction. Un cabinet de conseil et d'audit financier avait parlé d'1 milliard de dollars comme un "prix maximum logique". "Au-delà, le risque financier est inéluctable", notait-il. Enfin, le groupe Total s'était porté candidat au rachat d'Oxy à hauteur de 800 millions de dollars. Un gouffre entre les deux offres.

Selon l'accusation, le prix versé par Elf aurait été surévalué de plus de 200 millions de dollars en raison des liens personnels qui unissaient Loïk Le Floch-Prigent et les dirigeants d'Oxy. L'intéressé balaie tout cela d'un revers de main et se lance dans une longue explication. Il parle des offres élevées de concurrents. "Lesquelles ? ", demande le président Desplan. "Chevron, d'après ce que je sais", répond Le Floch sans grande conviction. Il évoque les "réserves prouvées" et les "réserves probables" de la Mer du Nord et évoque pour la première fois un tête-à-tête avec un ancien conseiller de Margaret Thatcher lui parlant d'un cadeau fiscal dans le cas où la transaction serait élevée. Autant d'informations que Le Floch n'a pas jugé bon de communiquer à ses principaux collaborateurs de l'époque. Le procureur l'interroge sur ses petites cachotteries :

  – "A quoi sert un conseil d'administration d'une grande entreprise ?
  – Vous savez, le patron d'une entreprise est une chauve-souris : il a parfois comme patron le président de la République et à un autre moment la Bourse. 
  – Un conseil d'administration est donc une chambre d'enregistrement ? 
  – Bien sûr, tout est toujours décidé avant. D'une façon générale, le conseil d'administration est une fiction".

Les anciens collaborateurs de Le Floch apprécieront.

Les débats s'orientent ensuite sur la généreuse commission de 15 millions de dollars (13,7 millions d'euros) versée par Elf à l'occasion du rachat d'Oxy. Plus de 5,1 millions de dollars sont allés dans les poches de Nathan Meyohas, un intermédiaire turc qui semble avoir réellement apporté sa connaissance du business outre-Manche. Plus curieusement, c'est Maurice Bidermann, le roi du textile et ami de Le Floch, qui a joué le rôle "d'apporteur d'affaire" en présentant Meyohas à Elf. Une idée à 2,7 millions de dollars… Pour la première fois, l'ancien patron d'Elf le reconnaît : "Maurice Bidermann a initié cette opération, il a joué le rôle d'apporteur d'affaires. C'est lui qui a eu l'idée", dit-il simplement. "Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?" , interroge, sévère, le président du tribunal. "Si je parlais de Maurice Bidermann devant les juges, ils m'auraient six mois de plus en prison".

Deux millions de dollars de commissions sont revenus à Alfred Sirven, l'ancien bras droit de Le Floch. Claude Richard, l'avocat de Bidermann a monnayé 600.000 francs, puis 1,4 million de dollars son rôle de prête-nom. Le reste de l'argent, retiré en partie en liquide, s'est envolé.

Lundi, le tribunal se penchera sur le rachat par Elf de la raffinerie allemande de Leuna, en 1992, et sur le détournement présumé de 256 millions de francs. Pierre Léthier, l'ancien espion français en fuite durant près de trois ans et qui s'est rendu mardi, sera présent lors de l'audience.

Photo d'ouverture : Maurice Bidermann - AFP

Par Philippe MATHON le 23 avril 2003 à 22:00
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