Oscar ou les valises de billets d'Alfred Sirven

Par Philippe MATHON, le 07 avril 2003 à 21h40 , mis à jour le 07 avril 2003 à 22h49

L'ancien directeur des affaires générales du groupe Elf affirme qu'une grosse partie des sommes en liquide étaient destinées à des partis politiques français et des décideurs étrangers. Il reconnaît avoir, pour "une petite partie", bénéficié personnellement de l'argent versé sur ses comptes suisses.

[Expiré] [Expiré] Sirven Alfred téléphone Philippines Elf Dumas (AFP) © AFP

A la barre, Alfred Sirven est un peu gêné aux entournures. "Vous savez, monsieur le président, il ne faut pas trop s'attacher aux conclusions de l'instruction". L'instruction ? Elle l'accuse d'avoir détourné 152 millions d'euros (plus d'un milliard de francs) des caisses d'Elf entre 1989 et 1993. Des fonds versés sur ses multiples comptes au Liechtenstein ou en Suisse. "Moi-même je m'y perds dans tout cela, risque Sirven. J'étais seul, je n'avais pas de directeur financier. Alors le désordre s'est installé..."

Face à un président du tribunal au regard réprobateur, l'ancien bras droit de Loïk Le Floch-Prigent ne fuit pas ses responsabilités. Il reconnaît des "dérives personnelles" mais lance un nouvel avertissement en direction de son ancien patron : "Je n'étais pas seul. Cet argent, il a bien fallu que quelqu'un me l'envoie. Moi, je n'avais pas ce pouvoir". Il affirme ne pas avoir reçu "magiquement" ces sommes. "Qui vous envoyait l'argent ?", presse Michel Desplan, le président du tribunal. "Ma hiérarchie. Je ne vais quand même pas battre ma coulpe sur la poitrine d'autres ! ", prévient-il en visant Le Floch. Placé sur le grill, l'ancien Pdg d'Elf est lapidaire : "Je suis prêt à prendre cette responsabilité car tout cela s'est passé sous ma présidence. Mais je n'accepte pas que l'on dise que cela s'est passé sur ma suggestion". Il rappelle que, selon lui, la société pétrolière versait en tout et pour tout, chaque année, 5 millions de francs au personnel politique français. Mais, il affirme n'avoir "jamais imaginé" que des détournements "aussi importants" aient pu avoir lieu au sein d'Elf. "Je considère que c'est inacceptable", lâche-t-il. "Il ne peut pas être étranger à tout cela, autrement la terre est carrée", renchérit Sirven.

La faute à "la civilisation actuelle"

Le président Desplan se demande comment le président d'Elf pouvait ne pas avoir connaissance de l'utilisation de telles sommes par son bras droit. "Je ne m'imaginais pas que c'était possible. Il continuait à mener une vie simple. Quand il me recevait, dans sa maison de campagne, on mangeait des charcuteries de pays. C'était très simple". La salle rit de bon cœur. Le président Desplan, un peu moins. Le magistrat se retourne vers Alfred Sirven et feint l'étonnement. Une technique maintes fois employée depuis le début du procès.

  • "Comment, vous, monsieur Sirven, résistant à 17 ans, décoré plusieurs fois, cadre d'entreprises prestigieuses comme Mobil, Rhône-Poulenc ou Elf… Que s'est-il passé pour qu'il y ait eu ces dérapages ?

  • C'est une question que je me pose encore. Une sorte d'entraînement, un éblouissement…

  • En quelque sorte, le syndrome du croupier où l'argent circule et les poches ne sont pas bien cousues ?

  • Je ne suis pas joueur, répond Sirven, froissé. J'ai horreur des casinos, épargnez-moi la comparaison.

  • Qu'est-ce qui vous a entraîné, alors ?

  • La civilisation actuelle, peut-être …"

Le tribunal aborde ensuite l'examen des 325 millions de francs (50 millions d'euros) qui auraient été mis à sa disposition, en liquide, entre 1990 et 1996. "A lire le dossier d'instruction, monsieur Sirven, c'est parfois digne d'un roman de série B ! ", avance Michel Desplan. Pourquoi tant d'argent liquide ? "C'était dans le cadre de missions, donc dans l'intérêt d'Elf", raconte Sirven. "J'ai donné de l'argent en Suisse et en France. Plus largement en France qu'en Suisse. En fait, je donnais de l'argent aux gens qui venaient me voir". "Pour le financement politique français ?", demande le magistrat. "Je ne donnerai pas de noms mais il est certain qu'une grande partie allait dans cette direction", répond "Sir Alfred". Puis le président pose "la" question. "Monsieur Sirven, avez-vous remis à M. Le Floch-Prigent des espèces ? " Sirven lève la tête, scrute les plafonds de la première chambre et fait la moue. Un silence pesant. "Je cherche", dit-il avec gourmandise. "A lui directement, je ne crois pas. A des gens envoyés par lui, probablement", lâche-t-il. Pour en savoir davantage, il faudra attendre une audience ultérieure...

"Pas un château, mais une belle maison…"

Pour obtenir ces centaines de millions en liquide, Sirven profitait des largesses bancaires suisses. Un établissement se chargeait du transfert des fonds entre Genève et Paris. Et pour obtenir les espèces, il suffisait à Alfred Sirven de dire avoir "besoin d'Oscar" pour voir arriver l'argent à la tour Elf ou dans les discrets locaux de la société d'un ami, Stéphane Valentini, près des Champs-Élysées. Ce précieux nom de code suffisait à faire venir un employé transportant les billets de banque dans de banals sacs en plastique. Ni vu, ni connu. Pour ne pas commettre d'erreur, le porteur devait simplement exhiber un signe de reconnaissance : un timbre-poste ou un ticket de métro. L'argent était ensuite remis dans des valises aux bénéficiaires.

Alfred Sirven a reconnu avoir, pour "une petite partie", bénéficié personnellement de l'argent versé sur ses comptes suisses. Le président Desplan a exposé que c'est en partie avec l'argent d'Elf qu'il avait acheté en 1991 une luxueuse villa à Ibiza (14 millions de francs), deux immeubles à Bruxelles (9 millions), ainsi que le château Detilly à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), pour environ 20 millions de francs, travaux inclus. "Ce n'était pas un château, mais une belle maison ancienne", corrige Sirven qui reconnaît que "ce n'était pas pour des personnalités africaines". Allusion à un autre prévenu, André Tarallo, le "monsieur Afrique" d'Elf qui affirme que sa splendide villa corse, payée par de l'argent provenant d'Elf, était en réalité destinée au président du Gabon, Omar Bongo. Ce même André Tarallo, absent à l'audience pour des problèmes cardiaques, qui devra s'expliquer à son tour mercredi sur les détournements au dépens d'Elf. Mais mardi, le tribunal poursuivra avec la suite de l'examen des faits imputés à Alfred Sirven.

Par Philippe MATHON le 07 avril 2003 à 21:40
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