Les petits arrangements de Le Floch-Prigent

Par Philippe MATHON, le 16 avril 2003 à 20h56 , mis à jour le 17 avril 2003 à 09h46

Après avoir reconnu mardi le financement de son divorce pharaonique par Elf, l'ancien patron du groupe pétrolier a fait pâle figure à l'énoncé de ses petites dépenses quotidiennes. Vente fictive de tapis, usage immodéré de la carte bleue professionnelle : l'argent coulait à flot.

Elf Loïk Le Floch Prigent © INTERNE

C'est, dit-on, à ces petits détails que l'on juge les hommes. A l'occasion de la 15e journée d'audience, le tribunal correctionnel de Paris a décortiqué mercredi les petites dépenses quotidiennes de Loïk Le Floch-Prignet. A l'heure où, dans ce procès Elf, l'unité de mesure semble être devenu le million d'euros, le tribunal est resté mercredi à des niveaux plus terriens. Petit à petit, le président Desplan déroule la pelote. Loin des maquis bancaires et des mandants improbables, le tribunal s'est arrêté un instant sur "l'ardoise" laissé par l'ancien patron d'Elf à son départ du groupe pétrolier.

Entre 1990 et 1993, Loïk le Floch-Prigent a dépensé pour 1,5 million de francs avec la carte American express d'Elf, mais l'accusation a retenu uniquement 286.000 francs. Le 4 août 1993, un décret présidentiel fait du balladurien Philippe Jaffré le nouveau patron d'Elf. Exit Le Floch. Le tribunal relève qu'à cette même date, la carte bancaire American Express mise à la disposition du président sortant par Elf est débitée de 80. 000 francs. Une peccadille, mais les magistrats veulent comprendre. Las, le pas empesé, Loïk Le Floch-Prigent se traîne jusqu'à la barre. Selon lui, la "promesse" qui lui aurait été faite de le maintenir à la direction d'Elf "n'a pas été tenue". "J'ai donc soldé l'ensemble de ce que j'avais commandé. Il s'agissait-là de meubles de jardin pour ma maison des Genettes". Propriété déjà acquise en partie grâce à la caisse noire d'Elf.

"Un tapis en cale sèche"

Impitoyable, le président du tribunal poursuit : "Vous avez également fait des commandes au BHV, à Paris !" "Oui, ça a fait la "une" des journaux pendant quinze jours-trois semaines", soupire-t-il. Le procureur Hervé Robert s'étonne des "pratiques" de Le Floch. "Vous qui, à l'époque, parliez beaucoup d'éthique, vous trouvez normal que ces dépenses soient encore acquittées par la carte professionnelle de la société ?" Penaud, Le Floch reconnaît "une faute de gamin" et évoque sa "psychologie de l'époque".

Le tribunal aborde ensuite l'affaire du tapis persan que Le Floch aurait vendu en 1995 pour 300.000 francs à une société basée en Ecosse. Une transaction jugée fictive par les juges d'instruction qui soupçonnent Alfred Sirven d'avoir réglé la note avec des fonds provenant d'Elf. "Le tapis est semble-t-il resté en cale sèche à Genève", note Michel Desplan. La société acquéreur a en effet laissé pourrir le tapis dans un hangar genevois. Le Floch, qui avait "besoin d'argent", avait confié l'affaire au dévoué Alfred Sirven, lequel s'était chargé de solliciter un antiquaire de sa connaissance. Estimé à 40. 000 francs, l'objet serait donc parti pour huit fois plus. Un magicien, cet antiquaire…

"Je n'ai quand même pas porté la mappemonde sur mon dos !"

Pourquoi une telle culbute ? "Je me l'explique mal, bredouille Le Floch à la barre. Je remercie Alfred Sirven mais je dois dire que j'ai beaucoup plus d'ennuis avec le plaisir qu'il a voulu me faire". Le président Desplan goûte peu la plaisanterie. "Monsieur Le Floch-Prigent, cette opération constitue-t-elle un dérapage de votre part ? " "Non, monsieur le président. Si c'était le cas, je vous le dirai". Le hic, c'est qu'Alfred Sirven a un tout autre souvenir. Et ne se prive pas d'en faire part au tribunal après ce préambule fleuri que n'aurait pas renié Michel Audiard : "J'ai quand même pas porté la mappemonde sur mon dos". Il lance : "L'antiquaire n'arrivait pas à vendre le tapis. C'est moi qui l'ai payé". A ce moment-là, Sirven se retourne brusquement et montre du doigt son ancien patron : "J'ajouterai que M. Le Floch-Prigent savait que c'était moi". "Le tapis a été payé avec les fonds secrets ?", demande le président Desplan. "Oui, oui ! ", clame Sirven. Sonné, Le Floch peine à répondre à l'attaque et conteste mollement. Deuxième coup dur de l'après-midi.

L'assistance a bien cru que l'estocade allait être portée un peu plus tard par "Sir Alfred". L'affaire est un peu compliquée. A la fin de l'année 1993, le banquier suisse en charge de la plupart des comptes occultes d'Alfred Sirven et André Tarallo, le "Monsieur Afrique" d'Elf, décide de prendre sa retraite. La nouvelle chagrine les deux figures du groupe. Que va devenir l'argent ? Qui va prendre la suite ? Décision est prise de faire rempiler le précieux banquier. "Une 'initiative d'André Tarallo", assure Sirven. Pour cela, une société est créée. Tarallo dépose 700. 000 francs suisses sur le compte de la société. Curieusement, Alfred Sirven verse le double de cette somme. Pour qui paye-t-il ? Il est question d'une mystérieuse "troisième personne". Qui ? Le Floch-Prigent, qui a toujours nié l'existence de comptes occultes à l'étranger ? A la barre, Tarallo reste vague et délicieusement allusif : "J'ai pensé qu'il s'agissait d'un proche d'Alfred Sirven… Un membre de la direction générale d'Elf… ", ose-t-il. A l'instruction, Sirven avait refusé de dire quoi que ce soit, parlant simplement d'un "bouquet de personnes". Interrogé par le tribunal, il ménage le "suspense". Fait mine de chercher dans sa mémoire. Puis lâche, menaçant : "J'ai quelques problèmes à régler. Je les règlerai. Je ne tiens pas à répondre aujourd'hui". "Ni demain ? ", demande le président du tribunal. Rire sonore de Sirven : "Demain n'appartient qu'à Dieu !". Aujourd'hui, l'intéressé a dû en apprendre beaucoup sur la nature humaine.

Par Philippe MATHON le 16 avril 2003 à 20:56
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