© INTERNEIl est plutôt costaud. Trapu, les cheveux courts. Mais les apparences sont parfois trompeuses : Didier Maranelli, 39 ans, soupçonné d'avoir joué le rôle du guetteur lors de l'assassinat du préfet Erignac, le 6 février 1998, fut le premier à craquer devant les enquêteurs. Placé en garde à vue le 21 mai 1999 à 06h10, ce comptable de profession explique aux policiers que le soir de la mort du préfet de Corse, il était parti "braconner" la bécasse sur les hauteurs de Cargèse (Corse-du-Sud). Mais très vite, l'alibi s'effondre : sa compagne, interrogée parallèlement, commence à plier face aux questions des enquêteurs. Elle affirme que son mari n'était pas à la chasse le soir du 6 février 1998. Qu'il s'est absenté en empruntant son véhicule, chose qu'il ne faisait jamais.
Les enquêteurs disposent d'un autre élément de poids : après des semaines d'analyse, ils sont parvenus à faire parler les téléphones portables utilisés ce soir-là dans les environs du lieu de l'assassinat. Résultat : pas moins de huit conversations recensées entre Alain Ferrandi – le chef présumé du commando – et Didier Maranelli dans l'heure qui précède l'assassinat. Mieux, leur six dernières communications ont activé la borne de l'Hôtel des Postes situé au cœur d'Ajaccio. Un élément de preuve accablant pour Maranelli. Le 22 mai à 20h40, après trente-huit heures de garde à vue, il avoue : "Devant les faits indéniables que vous m'exposez, je reconnais que le soir du 6 février 1998, j'étais en plein centre d'Ajaccio. Je reconnais avoir participé à l'assassinat du préfet Erignac".
"Ce n'est pas un terme que j'emploie dans mon vocabulaire"
L'homme finit par passer aux aveux complets. En décrivant tout d'abord les tâches de chacun des membres du "commando Erignac" déguisés sous des pseudos (X1, X2, X3, X4, X5, X6). Puis en dévoilant leurs identités respectives (Alain Ferrandi, Yvan Colonna, Pierre Alessandri, Marcel Istria et Joseph Versini et Martin Ottaviani). Mais désormais, et c'est devenu une habitude depuis le début du procès, Didier Maranelli, comme l'ensemble de ses camarades, n'est plus disposé à collaborer avec la justice. Tous s'en tiennent maintenant à cette "responsabilité collective" qui les dispensent, selon eux, d'expliquer leur geste. Une défense difficile à supporter pour la famille du défunt.
"Nous avons analysé la situation de l'île. Par notre acte, nous avons tenté tout naturellement de sortir la Corse de son ornière", lance mardi Maranelli pour seul décryptage. "Comment vous êtes-vous rencontrés ? " "Combien de fois vous êtes-vous réunis ? " "Quels ont été les rôles de chacun ? " Le président Jacob multiplie les questions. Mais Didier Maranelli refuse de "relever ces éléments d'ordre structurel". Plusieurs assesseurs viennent à la rescousse du magistrat. Avec la même réussite. S'engage ensuite un débat sémantique surréaliste.
- "A l'instruction, vous avez parlé de votre 'cellule' de Corse-du-Sud. Vous avez dit qu'il y en avait 'au moins une dans le département de Haute-Corse'. Vous pouvez nous en dire davantage ?, demande benoîtement Yves Jacob.
- Les 'cellules', ce n'est pas un terme que j'emploie dans mon vocabulaire, répond Maranelli.
- Mais vous avez parlé d'une cellule du Nord devant les juges. Tout ceci figure sur des procès-verbaux que vous avez signé
- Cela relève de la magie ! J'ignore déjà la structuration du groupe auquel j'appartiens… Et puis, ma garde à vue a été très pesante… J'avais peur pour mes proches.
Yvan Colonna "vingt-trois fois mis en cause"
Maranelli accepte tout de même de répondre à quelques questions. L'attentat de la caserne de Pietrosella, le 6 septembre 1997 ? "Si je n'avais pas eu d'empêchement, j'y aurai certainement participé". L'accusé reconnaît avoir participé à l'assassinat du préfet, confirmant s'être installé face à la préfecture le 6 février 1998 pour prévenir Alain Ferrandi du départ du préfet."Toutes les décisions, monsieur le président, ont été des décisions collectives", lance-t-il d'un ton peu convaincant. Une phrase qui provoque un malaise dans le box des accusés. En effet, trois d'entre eux – Marcel Istria, Vincent Andriuzzi et Jean Castela – nient farouchement toute implication. Alors Maranelli corrige immédiatement : "Ce sont des décisions collectives prises par ceux qui reconnaissent aujourd'hui les faits". Dans la bouche de son avocat, maître Brossolet, cela donne : "Mon client refuse de répondre aux questions, y compris lorsqu'elles peuvent lui être favorables". Une drôle de défense.
Et Yvan Colonna dans tout cela ? Le nom de l'assassin présumé du préfet a été une nouvelle fois omniprésent à l'audience, au grand damne des avocats de la défense qui n'ont eu de cesse de rappeler que son cas a été "disjoint" de la procédure. Maranelli en profite pour réaffirmer, selon lui, qu' "Yvan Colonna n'a pas participé à l'assassinat de Claude Erignac et qu'il n'a jamais fait partie du groupe, de même que Marcel Istria". Une déclaration qui fait bondir Philippe Lemaire, le défenseur de la veuve Erignac. Il s'étonne du revirement de l'accusé qui a mis en cause Yvan Colonna "à vingt-trois reprises lors de l'instruction". On fait remarquer qu'il n'a pas innocenté Colonna pour l'affaire de Pietrosella. "Cela résulte de mon innocence des pratiques judiciaires. En l'innocentant pour l'assassinat du préfet, je pensais que ça l'innocentait pour Pietrosella…", bredouille-t-il. Lors d'une suspension de séance, maître Lemaire lâche : "Ces procédés de défense sont très mauvais. Je crains que tout cela ne se retourne contre eux…".
L'audience a été suspendue en début d'après-midi pour permettre à l'un des accusés, Jean Castela – dont l'état de santé est préoccupant - de consulter un cardiologue.
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