© INTERNECela fait longtemps que, du fond de sa cellule de Fleury-Mérogis, il voulait adresser un message à la famille qu'il a brisée, ce soir du 6 février 1998. Mardi, aux alentours de midi, Pierre Alessandri, 44 ans, cheveux poivre et sel, se tourne vers Dominique Erignac, ses enfants et le frère du défunt et lance, la gorge nouée : "Je voudrais vous exprimer les profonds regrets pour la douleur et la souffrance qu'on vous a infligées. J'espère qu'au-delà du devoir d'explication que nous vous devons, vous comprendrez que ce n'est pas Claude Erignac en tant qu'homme que nous avons visé mais le symbole de l'Etat". La veuve du préfet reste prostrée, les yeux dirigés vers le sol. Impassibles, ses enfants soutiennent le regard.
Alessandri peine à articuler le moindre mot. Il place une main sur son visage et le frotte nerveusement de la mâchoire au menton. Maître Pelissier de Féligonde, un de ses avocats, lui demande quelles valeurs lui ont transmis ses parents au cours de l'existence. "Le respect de l'autre", répond-il. "Selon vous, quel regard porte votre mère (qu'il n'a pas vu depuis son arrestation, il y a quatre ans, NDLR) sur votre acte du 6 février 1998 ? ", insiste l'avocat. "Je suis désolé, je ne peux pas répondre à cette question". Le président suspend la séance. Au moment de quitter la cour d'assises, Alessandri fond en larmes.
Auparavant, celui qui accompagnait Yvan Colonna le soir de l'assassinat de Claude Erignac, déclarait à la cour avoir "mené une vie normale et heureuse dans un cadre familial privilégié". "Une existence que je souhaite beaucoup à ceux dont j'ai vu la misère dans vos prisons", lance-t-il au président Jacob qui ne bronche pas. Une vie heureuse, certes, mais des ressentiments plein la tête. Contre "les énormes difficultés faites à [ses] parents" pour l'obtention de prêts bancaires à la création d'entreprise. Contre "l'agression de la politique coloniale de l'Etat français".
A la mort de son père, il reprend la distillerie de plantes aromatiques. Mais les difficultés professionnelles et les "injustices" lui ouvrent "naturellement" le chemin du syndicalisme agricole. L'engagement politique, également. Il créé la mission Environnement au sein de la Cuncolta, la vitrine légale du FLNC-Canal Historique. Mais en 1994, il est déçu par le manque de solidarité de ses compagnons alors qu'il fait l'objet d'une dénonciation anonyme pour tentative d'assassinat. Quelques mois plus tard, il échappe à son tour à la mort et décroche de la politique. Au président qui lui lit les déclarations de son frère qui le dit "influençable", son discours se radicalise : "C'est la logique de l'instruction : on veut nous faire passer pour des gens manipulables et influençables. L'Etat français n'accepte pas que le procès d'aujourd'hui soit politique".
"La Corse souffre d'un déficit démocratique"
Son ami Didier Maranelli est originaire du même village, Cargèse (Corse-du-Sud). Et comme lui, il profite du micro pour exprimer ses "profonds regrets" à l'égard de la famille Erignac. "L'homme, l'époux, le père et le frère n'était nullement visé", mais à travers lui "l'Etat qui est le principal responsable de la situation politique en Corse". Un argument un peu court pour la partie-civile. "C'est un artifice", commente Me Philippe Lemaire, avocat de la famille Erignac, "car en détruisant le symbole, ils ont aussi tué l'homme".
Présenté comme le chef du commando Erignac, Alain Ferrandi ne s'est pas adressé à la partie-civile. Fils de militaire, frère de gardien de la paix, il expose longuement sa vision de l'île de Beauté. "Lorsque vous êtes jeune en Corse, vous n'avez que deux voies possibles : soit vous épousez les idées nationalistes, soit vous devenez le sujet d'une chefferie locale au comportement moyenâgeux", affirme-t-il. Selon lui, "la Corse souffre d'un déficit démocratique, la fraude est institutionnalisée et le clan est d'une pesanteur insupportable". Il raconte son "attirance pour l'agriculture". Son parcours scolaire agricole chaotique qui lui a fait quitter la Corse pour cinq petits mois à la fin de l'année 1980. Il ne quittera plus jamais "son" île.
De retour "au pays", il lutte alors contre les "pouvoirs locaux" dévoyés, selon lui. Adhère au Syndicat corse de l'agriculture avec lequel il réalise quelques coups de force. Il tente de mettre sur pied son exploitation agricole, en vain. Devient "sympathisant" d'A Cuncolta. Mais cela ne dure pas. Dans la lutte "politique", il a "perdu des amis, des parents". "On se regardait en chien de faïence. Chaque jour, on se demandait à quel enterrement on allait assister", glisse-t-il.
Ambiguïté
Plus corse que les Corses, le catalan Jean Castela, l'intellectuel du groupe, présenté par l'accusation comme l'instigateur du crime, réfute pour sa part toute participation à l'assassinat du préfet. Mais, dans un discours très largement ambigu, celui qui se dit "profondément chrétien" se refuse à condamner l'acte. "Je ne m'y reconnais pas du tout, il faut tout faire pour éviter ce genre de drame. Mais je me sens dans l'incapacité de juger", dit-il.
Jeudi, l'audience sera notamment consacrée à l'audition des premiers témoins, notamment l'ancien chef de la Direction nationale antiterroriste (DNAT), Roger Marion.
Photo AFP : Pierre Alessandri.
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