"Je n'ai pas vu mon mari revenir"

Par Philippe MATHON, le 18 juin 2003 à 12h43 , mis à jour le 18 juin 2003 à 12h03

Avec une grande dignité, la veuve du préfet de Corse assassiné est sortie de son silence, mardi devant la cour d'assises spéciale de Paris. L'un des membres du commando reconnaît un "acte lâche".

veuve erignac © INTERNE

Il est près de dix-huit heures. Au douzième jour du procès de l'assassinat de son mari, Dominique Erignac prend la parole pour la première fois. Très digne, elle entame sa courte déclaration dans un silence religieux. "Ce vendredi, nous avions l'habitude, mon mari et moi…". Et la veuve, frêle silhouette vêtue de noir, revient sur cette funeste soirée du 6 février 1998.

Elle raconte le départ de la préfecture de Corse à Ajaccio à 20h50, la descente du cours Napoléon en voiture, le passage dans "une rue très sombre". Son mari la dépose devant "Le Kalliste", une salle de concert où le couple a prévu de passer la soirée. "On m'a installé, j'ai écouté le concert. Je n'ai pas vu mon mari revenir", dit-elle d'une voix faible. Il est 21h05, l'assassinat vient d'avoir lieu. Elle n'en sait rien encore et raconte à la barre tous "ces gens qui bougent" alors qu'elle ne "parvient pas à quitter (son) siège", comme pétrifiée par une insondable "intuition".

"Les choses sont toujours un peu compliquées en Corse…"

Rien ne pouvait lui faire craindre une telle issue, ce 13 février 1996, lorsque son préfet de mari est nommé en Corse. Un poste comme les autres, ou presque. "Mon mari avait décidé qu'il ne changerait pas ses habitudes : vivre le plus simplement possible et connaître les gens", se souvient-elle. Pas question, par exemple, d'utiliser de gardes du corps ou mobiliser un chauffeur pour ses déplacements privés. "Vous savez, glisse-t-elle, mon mari aimait beaucoup la vie. S'il avait senti un danger ce soir-là, nous ne nous serions jamais rendu au concert. On ne pensait pas que ça pourrait arriver". Le président Jacob insiste : "Parfois, un mari ne dit pas tout à son épouse… Y avait-il des choses qui lui créaient des soucis ? " "Il y a deux choses dont il m'avait parlé, répond-elle. L'attentat de Pietrosella (1) et la circulaire Bougrier (2). Mon mari était un peu tendu, mais c'est normal, les choses sont toujours un peu compliquées en Corse. On n'est jamais détendu…"

Fin de la déposition. A aucun moment, la veuve Erignac ne s'est adressée aux assassins présumés de son mari. Dans quelques jours, elle aura l'occasion de le faire. "Ce n'est pas dans son tempérament de les provoquer, elle est attachée à la notion de l'Etat de droit", explique son avocat, Philippe Lemaire, lors d'une suspension d'audience.


Pierre Alessandri - DR 
Malaise

Avant de prendre la parole, Dominique Erignac a dû subir de lourdes épreuves durant l'audience. A commencer par la déposition d'un commandant de police, Guy Hémon, cité comme témoin par le ministère public. Il affirme à la barre qu'une seule arme a été utilisée pour assassiner le préfet mais se dit incapable "de dire comment ça s'est passé". "Seul le tireur peut le faire", lâche-t-il. Peinant à répondre aux questions de balistique posées par un avocat général, il demande à "avoir l'arme". La pièce à conviction est située face à lui. Un greffier la lui confie. Une scène surréaliste où l'on voit le policier armer à plusieurs reprises le Beretta 9 mm sous les yeux de Dominique Erignac qui préfère tourner la tête. Les "Clic… clac" résonnent dans la salle de la cour d'assises, provoquant un certain malaise parmi l'assistance. Dominique Erignac, quant à elle, ne peut retenir ses larmes.

"Nous assumons un acte collectif"

Dans la matinée, l'un des accusés, Pierre Alessandri, a semblé faire acte de repentance. "C'est un assassinat, nous l'avons prémédité. C'est un acte lâche", dit celui qui se trouvait en "couverture" le soir de l'assassinat et qui regrette que "l'opportunité" n'ait pas été "saisie" pour "moraliser la vie publique". "Quand vous êtes nationalistes, vous êtes confrontés à deux systèmes : un pouvoir central oppressif et aveugle et un pouvoir clanique pervers", lance en écho Alain Ferrandi qui, selon l'accusation, accompagnait Yvan Colonna le soir du crime. Les deux hommes ont toutefois refusé de "rentrer dans le détail" de la répartition des tâches au sein du commando. "Nous assumons un acte collectif", ont-ils expliqué. "Nous n'avons jamais voulu être des exemples", dira Ferrandi pour qui "la responsabilité de la situation en Corse est collective. Elle incombe aux Corses et à l'Etat français". Trois autres accusés, Didier Maranelli, Martin Ottaviani et Joseph Versini ont également déclaré "assumer un acte collectif".

Un homme n'a pas hésité à fustiger le mode de défense des accusés, parlant de "marmelade intellectuelle" : Demetrius Dragacci, ancien patron du SRPJ de Corse et originaire du même village qu'Yvan Colonna et Pierre Alessandri, ne décolère pas à la barre : "Quand on tue un fonctionnaire, on tue un homme. Le préfet Erignac avait pris à bras-le-corps les problèmes de la Corse et c'est ce qui les dérangeait".

(1) Dans la nuit du 5 au 6 septembre 1997, un groupe de nationalistes fait sauter les locaux de la gendarmerie de Pietrosella (Corse-du-Sud) et dérobe l'arme qui servira à tuer Claude Erignac.

(2) En octobre 1997, Gérard Bougrier, préfet adjoint pour la sécurité en Corse, rédige une note ultra-confidentielle dans laquelle il fixe une liste des "objectifs" insulaires (entreprises ou particuliers) sur lesquels des investigations approfondies pourraient être opérées par Bercy. Ce document sera mystérieusement placardé sur l'île avec d'autres noms, provoquant le malaise des représentants de l'Etat sur l'île.

Par Philippe MATHON le 18 juin 2003 à 12:43
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