Procès Erignac : "Combattre le colonialisme français"

Par Philippe MATHON, le 03 juin 2003 à 21h21 , mis à jour le 20 juin 2003 à 19h16

La cour d'assises a entendu mardi trois des huit hommes accusés de l'assassinat du préfet. "Militants" ou simples "sympathisants", ils ont expliqué leur trajectoire au sein du nationalisme corse.

[Expiré] [Expiré] ottaviani gros plan © AFP

Cela a duré près de deux heures. Deux heures au cours desquelles le dossier Erignac a été rappelé à la cour avec force détails. La rencontre des membres du "groupe des anonymes". Leurs réunions de concertation. Le choix de frapper Claude Erignac, un "symbole de l'Etat colonial". Les repérages. Et puis, le jour du meurtre, le 6 février 1998 à Ajaccio. Selon l'accusation, chacun s'était vu attribuer un rôle. Tous, sauf Joseph Versini qui "habitait trop loin" et ne "se sentait pas de jouer un rôle là-dedans". Il restera chez lui pendant que les autres membres du commando accompliront leur tâche.

Ce début d'après-midi fut une nouvelle épreuve pour les deux enfants du préfet assassiné – Dominique Erignac, sa veuve, n'assistait pas à l'audience – situés face aux huit prévenus. Dans une ambiance solennelle, les accusés suivent attentivement le déroulé des faits. L'un d'eux, Didier Maranelli, le "guetteur" du groupe, semble éprouver un profond malaise devant l'énoncé des faits. Il rougit et se prend discrètement les mains dans le visage. Comme pris de remords.

"Dans la famille, on était contre"

Après une interminable suspension de séance, place à l'interrogatoire des personnalités. De simples questions pour connaître le passé des prévenus. Le premier à répondre à la cour est Martin Ottaviani (photo afp), accusé d'avoir servi de chauffeur au commando le jour de l'assassinat. Tee-shirt rouge, taille moyenne, costaud, cheveux ras, cet homme de 35 ans, d'origine modeste, marié et père de deux enfants - son épouse était enceinte de sa deuxième fille au moment des faits -, est peu bavard. A chaque question, il ne répond que par quelques mots. Après une scolarité interrompue en 3e, un CAP de mécanique raté à cause de "la théorie", il effectue son service national à Canjuers (Var). "Ce n'était pas ma branche, j'ai fait 12 mois", dit-il simplement. Retour en Corse. Il devient mécanicien puis chauffeur chez Hertz à Baleone (Corse-du-Sud) pour 9. 000 francs par mois. Le président Jacob cherche à savoir comment les idées nationalistes lui sont venues alors que, dans sa famille, "on était contre". L'intéressé peine à expliquer sa vocation tardive. Tout juste parle-t-il de ses visites "aux journées de Corte", le rendez-vous estival des indépendantistes. Mais ses mots sont maladroits, à des années-lumière du discours structuré des "politiques".

A l'instruction, son père a dit qu'il était "influençable". Qu'il avait dû être entraîné par "les autres". Lui réfute l'argument : "Mes engagements, je les ai pris personnellement". Et puis, soudainement, il articule une phrase, comme apprise par cœur : "Je n'ai pas hésité à sacrifier ma vie de famille et ma liberté pour que le peuple corse ait un jour la chance de vivre libre. J'ai pris mes engagements pour combattre le colonialisme français et pour que l'Etat français cesse sa politique de répression contre un peuple qui lutte pour sa liberté". Fermez le ban. Le président de la cour reste quelques instants la bouche ouverte, comme estomaqué par la tirade. Quelques instants après ses déclarations, Ottaviani restera prostré de longues minutes, les yeux embués.

"J'ai toujours déploré les plasticages"

La prestation de Marcel Istria, 46 ans, fut plus décontractée. Debout, l'homme, veilleur de nuit chez Hertz pour 7.000 francs par mois, myope et un peu voûté, a "préparé son c-v". Mais le président souhaite l'interroger sur son enfance. "De tous, dit-il en montrant le box des accusés, c'est vous qui avez rencontré le plus de difficultés". Né de père inconnu, l'aîné de 5 enfants, placé très tôt en foyer à cause des difficultés financières de sa mère, il dit avoir "pris conscience" très tôt des "problèmes politiques". Lui aussi a raté son CAP métallurgie "à cause de la théorie". Cette jeunesse le pousse "naturellement" vers la gauche, "sympathisant PS-PC", mais il en ressort déçu. "Ils ne se sont pas occupés des petites gens", explique-t-il devant la cour. Il se tourne alors vers A Cuncolta naziunalista, la vitrine légale du FLNC Canal historique, pour se consacrer "au soutien des prisonniers politiques". Mais l'idylle ne dure pas : il quitte le mouvement en 1994, "écœuré" par les luttes fratricides entre nationalistes.

Sollicité par son avocat, maître Sollacarro, Marcel Istria évoque ensuite "les insultes" dont il aurait été victime lors de sa garde à vue, en mai 1999. "Je n'étais pas marié. Pour les policiers, j'étais donc un homosexuel, lance-t-il. Ils me disaient 'Tu es un pédé, une femme'. Mais comme je n'avais ni femme ni enfant, ils n'avaient pas de prise sur moi comme ils ont pu en avoir sur les autres prévenus". Il évoque aussi "un tympan percé". Le président Jacob semble sceptique. "Aucun de vos camarades ne fait état de mauvais traitement, bien au contraire", répond-il. L'interrogatoire s'est arrêté là. Le cas d'Istria sera intéressant à suivre : il est le seul des membres présumés du commando à nier toute implication dans l'assassinat, n'hésitant pas au passage à traiter de "menteur" ceux de ses amis qui l'avaient accusé.

Avec l'interrogatoire de Vincent Andriuzzi, 47 ans, on effectue un virage à 180 degrés. Ce professeur de mathématiques parle de lui sans même que le président ait le temps d'intervenir. Accusé d'être l'un des inspirateurs de l'assassinat et le co-auteur des communiqués de revendication, il s'est déclaré opposé à la violence. "J'ai toujours déploré les plasticages, on ne règle pas les problèmes comme ça", a-t-il dit. Tout en se déclarant "sympathisant" de la Cuncolta, le principal parti indépendantiste corse.

Mercredi, la cour d'assise interrogera les cinq autres accusés : Alain Ferrandi, Pierre Alessandri, Didier Maranelli, Joseph Versini et Jean Castela.

Photo AFP : Martin Ottaviani, accusé d'être le chauffeur du commando le jour de l'assassinat du préfet Erignac, le 6 février 1998.

Par Philippe MATHON le 03 juin 2003 à 21:21
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