© INTERNEIls avaient choisi la police de proximité car elle représentait "une autre façon de travailler". Parce que, pour eux, le métier "ne se limitait pas à la chasse à la délinquance". Parce que par-dessus tout, ils aimaient "être au contact de la population". Mais, le 24 juillet 2002, leur rêve s'est brusquement transformé en cauchemar.
Lors d'une patrouille dans la tranquille cité des Pommiers de Pantin (Seine-Saint-Denis), Elisabeth, gardienne de la paix stagiaire de 25 ans, Yohann, gardien de la paix de 28 ans et Karim, adjoint de sécurité de 23 ans, tous trois oeuvrant en VTT, sont attirés par un "nuage de fumée" de cannabis dans le hall d'un immeuble. Le contrôle d'identité d'un mineur de 15 ans tourne mal. D'autres habitants de la cité interviennent physiquement pour prendre la défense de leur jeune ami. Les trois fonctionnaires tombent sous les coups. Elisabeth, la policière, reçoit un coup de pied d'une force extraordinaire dans le visage et reste au sol, sans connaissance, les yeux ouverts. Trois fractures de la mâchoire, une du nez et six mois d'arrêt de travail. Plus d'un an après les faits, elle raconte son calvaire lors d'une suspension d'audience : "Aujourd'hui, je souffre encore de mes blessures. Je vais à l'hôpital deux fois par semaine et mes dents me font beaucoup souffrir. Bientôt, on va me poser un appareil : porter des bagues à 28 ans, ça ne m'enchante pas vraiment !", dit-elle sans pourtant s'apitoyer sur son sort. Ses deux camarades subiront 15 jours d'interruption temporaire de travail.
"C'était un geste citoyen"
Dans le box des accusés, ils ne sont que deux. Medhi Guechtoune, 20 ans, trapu, costaud, le crâne rasé, il raconte sa vie d'ennui avant le drame. Télé et cannabis ("5-6 joints par jour, pas plus") pour compenser l'absence de travail. Un père inconnu qui se manifeste brusquement à la mémoire de son fils en 2002. Un beau-père détesté. Un état "dépressif" selon l'expert psychiatre. A ses côtés, Tewfik Lamara, 23 ans. Plus petit, plus fin, plus discret aussi. Mais la même enfance déstructurée : né de père inconnu, il a quitté le domicile familial pour "conflits familiaux" et vivait à la cité des Pommiers dans sa Twingo. L'expertise psychiatrique a décelé une "mégalomanie" doublée d'une "psychopathie". Il est soupçonné d'avoir porté des coups et d'avoir dérobé le Tonfa - une matraque - de l'un des policiers. Lui affirme simplement s'être "interposé au milieu de la bagarre".
A l'audience, mardi devant le tribunal correctionnel de Bobigny, tous deux nient les faits qui leur sont reprochés. Accusé par plusieurs témoins d'avoir frappé les trois policiers et notamment d'être à l'origine des blessures subies par Elisabeth, Medhi Guechtoune amorce un léger regret : "Mon intervention est partie d'une bonne intention. C'était un geste citoyen. Aujourd'hui, je regrette : j'ai compris qu'il ne fallait pas se mêler des affaires des autres". Le juge relève les "nombreuses contradictions" du dossier. "Il y en a mais ça ne veut pas dire que ce sont les miennes qui sont fausses". Puis, poussé par son avocat, maître Henri Leclerc, Guechtoune formulera des "excuses" envers les victimes. Tout en niant être l'auteur du coup de pied dévastateur.
"Un visage éclaté, des dents brisées, c'est ça un geste citoyen ? "
Pour l'avocat des policiers, maître Frédérik-Karel Canoy, "Pantin n'est pas une zone de non-droit". Il regrette la non-arrestation de "ce Norredine au tee-shirt rouge". La faute à "l'omerta", selon lui. Il s'adresse aux deux accusés "qui ont perdu la tête une fraction de secondes" : "Aujourd'hui, vous aviez l'occasion de prendre vos responsabilités, vous ne l'avez pas fait. Les policiers ont besoin de cette justice pour continuer leur travail". Il rend hommage aux trois victimes : "Il faut reconnaître qu'ils ont parfaitement su garder leur sang-froid. Une arme aurait pu être sortie. Ca aurait pu être pire mais ce ne sont pas des cow-boys".
Maître Tcholakian prend la parole. Défenseur de Tewfik Lamara, il revient sur l'éclosion médiatique de l'affaire : "Dès le début, on a dit n'importe quoi : on a parlé de battes de base-ball, de traquenard contre les policiers à un moment où les ministres de l'Intérieur et de la Justice discutaient de leur projet de loi à l'Assemblée nationale". Pour Henri Leclerc, "les dénégations sont parfois la façon de ne pas accepter ce qu'on a pu faire". Il demande "une décision de paix et non de guerre".
Un peu court pour la procureur : "Un visage éclaté, des dents brisées, c'est ça un geste citoyen ? De qui se moque-t-on ?", lance Laure Vermeersch avant de s' "inquiéter sur leur capacité de récidive". "Non, vraiment, je ne vois pas ce qui peut justifier une clémence du tribunal". Elle réclame 6 ans de prison pour Medhi Guechtoune et 4 ans pour Tewfik Lamara. Leurs familles et leurs amis sont atterrés et restent sans voix. Le jugement sera rendu jeudi 13 novembre.
La policière : "Je n'ai pas changé d'avis" |
Elisabeth, petit bout de femme blonde, reste persuadée que la police de proximité est indispensable pour conserver le contact avec les citoyens. Rencontre.
"Etre à VTT dans la police de proximité, c'était une nouveauté dans le métier. J'étais stagiaire, je sortais de l'école de Périgueux. Pour moi, c'était le moyen d'être au plus près des citoyens et de montrer qu'il n'y a pas que la chasse à la délinquance dans la police. L'agression n'a pas remis en cause ma conception du métier. Au contraire, elle est encore plus forte qu'avant. Mais depuis le 22 juillet 2002, je suis interdite de voie publique. J'ai été affecté dans un service administratif. Or, je n'ai pas fait ce métier pour ça.
Aujourd'hui, je souffre toujours de mes blessures. Quand je me regarde le matin dans la glace, ce n'est pas moi. J'ai eu des fractures sur toute la largeur de la mâchoire . Durant huit semaines, j'ai dû manger avec une paille. Parfois, il fallait délayer la nourriture avec du lait car ça ne passait pas. J'ai perdu plus de 12 kilos après l'agression. Je vais à l'hôpital deux fois par semaine. Sans compter les soins dentaires. Je n'ai pas perdu mes dents lors des coups de pied et c'est là le problème car elles me font très mal.
Les personnes qui nous ont agressés ont fait une bêtise, j'espère qu'ils vont enfin comprendre que des choses pareilles ne se font pas. Ce qui me réconforte, ce sont les plus de 500 lettres de soutien que j'ai reçues. Beaucoup proviennent des habitants de la rue des Pommiers, le lieu de l'agression. Une cité où nous étions bien accueillis par la population. Jusqu'à ce 22 juillet…"
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