© INTERNEElevée l'an dernier au rang de "priorité" par Conseil français du culte musulman (CFCM) nouvellement créé, la question de la formation des imams en France avait aussitôt été éclipsée par les incidents liés au port du voile à l'école. Mais les récentes expulsions d'imams ont brutalement relancé le débat et porté une lumière crue sur la vie de ces religieux dans l'Hexagone.
L'idée selon laquelle la France abriterait sur son territoire des religieux prônant dans leurs mosquées le recours à la violence rend urgente une réflexion en profondeur sur ce que doivent être aujourd'hui les "imams de France". Dans la seule région Ile-de-France, les renseignements généraux (RG) estiment qu'une trentaine de lieux de cultes officiels seraient passés sous la coupe de radicaux.
Preuves difficiles à récolter
La question mobilise autant les représentants musulmans que le pouvoir politique. Quelques mois seulement après son élection à la tête du CFCM, le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, qui prône un islam modéré, avait menacé de démissionner pour ne plus être "le berger isolé de l'islam modéré". La semaine dernière, un de ses adjoints faisait valoir que sur "un peu moins de 2000 mosquées, à peine 400 imams sont dignes d'être qualifiés d'imams, les autres étant des imams autoproclamés".
Une situation délicate qui inquiète le gouvernement. Au ministère de l'Intérieur, les hommes changent, les discours demeurent. Dominique de Villepin, confronté au cas d'Abdelkader Bouziane, l'imam de Vénissieux expulsé de France le 21 avril mais autorisé par la justice à rentrer en France, n'exclut pas une modification de la législation afin de faire face à la menace terroriste. "Un nouvel équilibre doit être trouvé entre le respect du droit et les impératifs de sécurité", a-t-il lancé le 27 avril devant les députés. Son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, répétait que "tout imam qui prêche contre les valeurs républicaines sera immédiatement expulsé". Des professions de foi qui se heurtent à la réalité du terrain : prouver les appels à la violence lancés dans le secret d'une salle de prière reste chose délicate.
Aujourd'hui, les protagonistes du dossier savent qu'ils ne peuvent plus reculer. Le CFCM débattra de la question en conseil d'administration, les 15 et 16 mai. Mais d'ores et déjà, la division règne, les uns réclamant l'aide financière de l'Etat, les autres se disant non compétents pour statuer sur "des questions religieuses". Des attermoiements qui ont poussé très récemment le ministère de l'Intérieur à contourner le CFCM en créant dans le plus grand secret, le 25 mars, un "comité d'experts" chargé de remettre son projet "avant septembre".
tf1.fr expose en huit questions le dossier des imams en France.
1) Qu'est-ce qu'un imam ?
Etymologiquement, l'imam est "celui qui se place devant et qui montre la voie". Selon le Conseil français du culte musulman (CFCM), l'imam "lit le texte, le connaît, le commente. Il est aussi animateur social, enseignant. Les associations qui le recrutent doivent reconnaître son rôle éducatif et donc garantir des ressources matérielles et une couverture sociale".
2) Quel est son rôle ?
La tâche principale d'un imam est de diriger la prière collective et prononcer le sermon du vendredi. Au cours du mois du Ramadan, il lit le Coran en entier à la mosquée. Plus généralement, l'imam dispense des conseils à ses fidèles sur des questions aussi larges que la morale privée ou la vie en société.
3) Quel est son profil ?
En France, selon une étude récente du ministère de l'Intérieur, on estime à plus d'un millier le nombre d'imams. 90 % d'entre eux seraient étrangers (Marocains (40 %), Algériens (24 %), Turcs (15 %), Français (9 %), Tunisiens (6 %), Afrique ou Morient-Orient (6 %)) et plus de la moitié ne parleraient pas le français.
Les titulaires d'un cursus religieux ont généralement été formés dans des pays étrangers, souvent au Maghreb, dans un contexte très différent de la société française. Difficile donc de parler d' "imams à la française"…
En principe, l'imam doit être capable de bien parler et lire l'arabe littéraire, de connaître le droit islamique afin de pouvoir l'interpréter dans le contexte occidental. Mais dans les faits, c'est rarement le cas, ce qui permet à n'importe quelle personne de s'autoproclamer imam.
4) Quel est son statut ?
Il est très varié : il y a les "imams d'ambassade", rémunérés par leur Etat d'origine. C'est généralement le cas pour les Algériens et les Turcs qui sont des fonctionnaires détachés par leur gouvernement. Ceux-ci vivent convenablement alors que d'autres, ultra-majoritaires, sont désignés et salariés par l'association gestionnaire du centre de prière. Ils touchent à peine le smic et vivent de l'aumône des fidèles. Une situation précaire susceptible de décourager plus d'une vocation.
Enfin, il n'est pas rare que les imams subissent les tracasseries de l'administration française lors du renouvellement de leur titre de séjour. Quand ils ne sont pas tout simplement en situation irrégulière.
5) Existe-t-il des centres de formation des imams en France ?
Oui, mais ils ne sont pas performants. D'où la nécessité de créer un système efficace.
L'UOIF (Union des organisations islamiques de France), fédération très structurée, dispose depuis dix ans d'un "Institut européen des sciences humaines" financé pour partie par des dons des pays du Golfe. Situé à Saint-Léger de Fougeret (Nièvre), au cœur du Morvan, cet institut forme 160 élèves (60 % de garçons, 40 % de filles) et 200 étudiants européens par correspondance.
D'après les chiffres de son directeur, le centre n'aurait formé que 120 diplômés en 10 ans, dont seulement un tiers pour la France. Il faut dire que la formation est coûteuse (2600 euros par an) et longue (il faut compter huit années pour une formation complête), et que les candidats ne bénéficient ni du statut d'étudiant ni de celui de demandeur d'emploi en formation. A la sortie, la rémunération dispensée aux diplômés est pour le moins ingrate : souvent moins que le smic… Résultat : de nombreux élèves décrochent avant d'avoir terminé leur cursus et vont à l'université pour trouver ensuite de meilleures rémunérations.
La Mosquée de Paris dispose également d'un centre de formation, mais, de l'aveu même de son recteur, Dalil Boubakeur, il n'est "pas performant". C'est pourquoi, en attendant de trouver "une solution globale satisfaisante" au niveau du CFCM et "faire face à l'urgence", la Mosquée a décidé la semaine dernière de fusionner son centre avec celui de la Fédération française des associations islamiques d'Afrique des Comores et des Antilles (FFAIACA).
6) L'Etat peut-il financer un centre de formation d'imams ?
En théorie, non : la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat lui interdit toute intrusion dans le domaine des cultes, donc tout subventionnement public. Un éventuel centre musulman serait donc obligatoirement privé. Mais le contexte actuel impose au gouvernement de "garder un œil" sur la formation des imams. Il pourrait donc aider le CFCM à trouver des financements en associant les pays étrangers ou en créant une faculté de théologie musulmane à l'image des instituts catholiques existants.
7) Y-a-t-il un consensus sur la question ?
Si la nécessité de créer un centre de formation recueille tous les suffrages au sein du CFCM, des dissenssions voient le jour quant aux modalités d'application. "Le CFCM doit prendre à bras le corps le problème de la formation et du statut des imams, mais les pouvoirs publics doivent aussi nous aider afin que nous puissions avoir un minimum de financement pour créer un institut de formation", avance Dalil Boubakeur.
Mais le patron du CFCM est dominé au sein de sa propre structure par les rigoristes de l'UOIF, réputée proche des Frères Musulmans. Aura-t-il vraiment les coudées franches ? Rien n'est moins sûr. Pour ajouter à la confusion, Mohamed Bechari, vice-président du Conseil et président de la FNMF (Fédération nationale des musulmans de France), considère qu'il ne revient pas au CFCM de statuer sur la nomination des imams. "Nous ne sommes pas une autorité religieuse, on ne peut être responsable de tout le monde", a-t-il dit.
Mohamed Bechari est à l'origine de la création, en mars dernier, de la réunion du "comité d'experts" chargé, en parallèle du CFCM, de réfléchir sur la création d'un centre de formation pour imams. Une initiative qui pourrait semer le trouble au sein du CFCM et marginaliser celui-ci dans un dossier pourtant crucial pour la vie des musulmans de France.
8) A quoi pourrait ressembler le nouveau centre de formation ?
Une fois qu'un cahier des charges aura défini de manière précise le statut de l'imam, des accords pourront voir le jour avec le ministère de l'Intérieur et l'Education nationale. But : mettre à la disposition des futurs imams les enseignements sur l'islam qui existent déjà en France, que ce soit à l'université ou dans des établissements spécialisés.
L'entité nouvelle, qui pourrait être une faculté de théologie, serait susceptible de bénéficier d'une aide de l'Etat à l'instar de l'Institut catholique de Paris. Seule condition : que les subsides ne soient pas exclusivement affectés à la formation des ministres du culte.
Photo : la Mosquée de Paris (AFP)
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