© INTERNEEn janvier dernier, le drame de Sébastien Nouchet, cet homosexuel brutalement agressé dans le Pas-de-Calais, a ému jusqu'au plus haut niveau de l'Etat et rappelé la persistance d'actes homophobes violents. Chaque année, l'association SOS homophobie publie un rapport sur la question. Comment juge-t-elle l'évolution de l'homophobie dans la société française ? En 2003, l'association a reçu un peu plus d'appels que les autres années, sans doute parce que les moyens mis à disposition des victimes ont été améliorés : 653 témoignages dont 80% provenaient d'hommes.
Depuis cinq ou dix ans, l'opinion a évolué mais il reste des réflexes homophobes plus ou moins inconscients. La discrimination reste notamment présente dans le monde professionnel et on constate encore de trop nombreuses agressions physiques. tf1.fr : y a-t-il une différence entre le rejet des homosexuels masculins et des lesbiennes ?Daniel Walzer-Lang : Oui, on ne perçoit pas l'homosexualité féminine et masculine de la même manière. Les relations entre femmes semblent peu menaçantes pour l'ordre, voire excitantes pour certains hétérosexuels, d'où leur présence dans certaines œuvres pornographiques.
Au contraire, dans le développement de l'enfant et la socialisation du garçon, ce que j'appelle "la maison des hommes", on leur apprend très tôt ce qu'est la virilité. Etre un vrai homme, c'est être différent d'une femme ou de son équivalent symbolique qu'est l'homosexuel masculin. Tout au long de leur éducation, les petits garçons vont avoir peur d'être assimilés à l'homosexuel car ils savent très jeunes que les garçons qui ne sont pas virils sont plus agressés ou mis en quarantaine. Le manque de masculinité apparaît comme une menace d'effondrement. La certitude virile va se faire dans la certitude que l'on n'est pas homo et que l'homosexualité est bien en dehors de la masculinité. L'amour entre les garçons doit au contraire être réinséré dans le champ masculin.
tf1.fr : à quels sentiments fait appel l'homophobie ?
Dans les insultes homophobes, on assimile souvent l'homosexualité masculine à quelque chose de "sale" et ce, à cause de pratiques que des hommes aiment pourtant bien faire avec des femmes. Avec un partenaire féminin, la sodomie devient par exemple moins taboue.
L'identité masculine est en réalité doublement structurée : par la certitude que les hommes sont quelque part supérieurs aux femmes, et par l'hétérosexisme, c'est-à-dire un traitement préférentiel des hétérosexuels au détriment des autres. Ce sont les deux piliers de la société patriarcale. Avec l'avènement de l'égalité hommes-femmes, l'un de ces piliers est menacé. Pour les conservateurs, la perspective de voir le pilier de l'hétérosexime s'effondrer est insupportable. Dans l'homophobie, il y a une peur du chaos et du vide, une "vieille trouille anthropologique".
tf1.fr : c'est ce que vous appelez dans votre livre "la peur de l'autre en soi" ?
Oui, derrière l'homophobie, il y a un sentiment que les choses s'écroulent et que l'on remet en cause les différences. On est tous construit sur une hiérarchie des sexes et des sexualités. Du coup, certains ne supportent pas que cette hiérarchie soit remise en cause depuis un certain nombre d'années. Mais il faut savoir que cette hiérarchie n'est pas si ancienne. A certaines époques, des formes d'homosexualité étaient tout à fait acceptées. Comme l'explique Michel Foucault, les catégories pour penser l'hétérosexualité et l'homosexualité datent du milieu du XIXe siècle. Elles ont alors été cautionnées par le pouvoir médical. L'homosexualité était considérée comme une maladie dont on devait guérir.
tf1.fr : comment voyez-vous évoluer l'acceptation de l'homosexualité ?
Ces bouleversements sont très profonds mais très lents. Combien de générations faudra-t-il avant de voir la hiérarchie des sexualités se transformer et être acceptée ? Nul ne le sait. Mais le mérite de nos générations est de commencer à oser poser publiquement le problème. Même dans la télé-réalité, l'homosexualité est aujourd'hui visible, parfois caricaturalement d'ailleurs. Mais dans nos enquêtes, l'on s'aperçoit que les différentes sexualités concernent les gens de façon beaucoup plus proche que ce qu'ils avaient imaginé.
C'est l'apparition du sida et les drames qu'il a provoqué dans la communauté gay qui a fait évoluer les mentalités. Le taux de tolérance à l'homosexualité est passé en une ou deux années de 40% à 70%. L'opinion s'est alors emparée d'un phénomène même s'il elle n'était pas directement concernée. La compassion vis-à-vis des malades a joué dans l'acceptation de l'homosexualité. On peut peut-être imaginer la même chose sur la question du mariage gay. Une nouvelle génération va s'emparer d'un phénomène qui ne les concerne pas forcément mais qui va favoriser leur ouverture d'esprit. D'autant plus qu'au fur et à mesure que la visibilité gay s'affirme, les modèles de vie hétérosexuelle changent. La recomposition des familles montre que l'hétérosexualité ne se vit aujourd'hui plus de la même façon.
* Daniel Walzer-Lang est sociologue et auteur de "Les hommes changent aussi" (éditions Payot)
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