"Une nouvelle guerre totale signifierait la fin du monde"

Par , le 02 juin 2004 à 16h23 , mis à jour le 04 juin 2004 à 23h38

Qu'est-ce qui a caractérisé la seconde guerre mondiale ? Une nouvelle guerre totale est-elle possible ? Le rôle de l'opinion publique dans l'élaboration des stratégies ? Barthélémy Courmont, chercheur à l' Institut des relations internationales et stratégiques, répond à tf1.fr.

barthélémy courmont © INTERNE

tf1.fr : Qu’est-ce qui a caractérisé la seconde guerre mondiale par rapport aux autres conflits du XXè siècle ?

Barthélémy Courmont : La seconde guerre mondiale est le dernier exemple à grande échelle d’une opposition entre Etats. Cette opposition a été rendue possible non pas du fait de la confrontation des intérêts des différents Etats, mais de la confrontation des différents modèles : les fascistes, les démocraties occidentales, le régime communiste. C’est en cela que cette guerre diffère des conflits précédents. Pendant quatre à cinq ans, ce conflit a mobilisé l’ensemble des ressources nationales des Etats, donc on a parlé de guerre totale. C’est pour cette raison que les Etats-Unis ont tardé à entrer dans le conflit. Le principe d’opposition des idéologies s’est maintenu après la guerre, mais il n’a jamais repris forme sur le terrain de façon aussi majeure. Au contraire, on a eu un abaissement de l’engagement des puissants et on a assisté à des conflits dits de basse intensité.

tf1.fr : Pourrait-il y avoir à nouveau une guerre totale ?

Aujourd’hui, ce n’est pas la nature des béligérants qui a changé, mais leurs capacités de destruction. Dès 1945 et surtout à partir de 1949 avec le premier essai soviétique, la capacité nucléaire a rendu la guerre totale improbable, car un conflit mondial signifierait la fin du monde. On peut donc dire a posteriori que dès 1945, le principe d’une troisième guerre mondiale est devenu caduc.

tf1.fr : Si l'engagement des puissants baisse en intensité, celui des "faibles" ou  terroristes, ne cesse, quant à lui, de s'accroître, comme par exemple lors du 11 septembre 2001 ? 

Depuis la seconde guerre mondiale, et plus encore depuis les guerres de décolonisation, on constate effectivement une asymétrie entre les belligérants. On a d’un côté des démocraties occidentales qui disposent de capacités énormes et qui ne veulent pas, à ce titre, s’engager dans un conflit mondial. Prenons l’exemple du Vietnam. Il y a eu 54 000 morts. C’est beaucoup, et en même temps ce n’est pas signifiant par rapport à ce que pouvaient faire les Etats-Unis comme dégâts. Ils étaient engagés de façon modeste. En revanche, les vietnamiens, eux, pratiquaient la guerre totale. On peut faire le même constat pour l’Irak aujourd’hui.

De l’autre côté, on a les nouveaux adversaires des grandes puissances, qui ne sont plus des grandes puissances et qui ne cherchent pas à le devenir comme avait tenté de le faire l’ex-URSS face aux Etats-Unis du temps de la guerre froide. C’était le principe de la course aux armements, il n’a servi à rien. En revanche, en ciblant des attaques, type 11 septembre, ou récemment l’attentat en Tchétchénie, l’impact des coups est tout aussi fort. Si les USA avaient envoyé 100 000 soldats de plus en Irak, cela n’aurait rien changé, ils auraient eu un Américain décapité.

En résumé, d’un côté on a un adversaire qui fait la guerre pour sa propre survie et de l’autre pour faire avancer ses idées ou son modèle.

tf1.fr : Le poids de l’opinion publique influe également sur les stratégies désormais …

Effectivement, s’engager aujourd’hui dans une guerre, ce n’est pas simplement supposer un sacrifice humain et des coûts élevés en matière de matériels, mais c’est aussi supposer des remous considérables dans l’opinion publique. Les conflits au Proche-Orient et en Irak en sont l’illustration. Les bombardements de la seconde guerre mondiale ont provoqué un nombre démesuré de pertes civiles. Désormais, essentiellement pour des questions d’image, les grandes puissances tendent à réduire les pertes. C’est le concept américain de " Zéro mort ". On ne tolère pas des pertes en trop grand nombre. On le voit bien avec le décompte journalier des victimes en Irak. Pourtant, ces pertes sont très limitées quand on pense qu’il y a quand même eu une invasion. Lors de la guerre du Kosovo, il n’y a eu aucune victime dans les forces de l’OTAN.

Parallèlement, vient se greffer le principe " zéro zéro mort " : idée selon laquelle, à côté des pertes limitées doivent venir s’ajouter des dommages colatéraux les plus réduits possible. On va miser sur des armes de précision, sur des services de renseignement permettant de localiser les forces de commandement de l’adversaire afin de les neutraliser, plutôt que de les détruire. C’est la logique des grandes puissances occidentales. De l’autre côté, à l’inverse, les adversaires faibles s’engagent de plus en plus dans la guerre. Le civil passe du statut de victime de la guerre à celui d’acteur. Ainsi, aujourd’hui, quand on fait la guerre contre l’Afghanistan, les forces de la coalition se retrouvent non seulement face à des résidus de l’armée afghane, mais aussi une horde de civils extrêmement déterminés à aider les talibans. Aujourd’hui, on peut se demander si ce ne sont pas les Irakiens qui sont plutôt en guerre contre les USA.

Photo : Barthélémy Courmont (DR)

 

Par Alexandra Guillet le 02 juin 2004 à 16:23
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