
Rue du Faubourg St-Denis, un matin de semaine, les Turcs de Paris s'affairent dans leur boutique d'alimentation ou dans leur petite bijouterie. Le débat sur l'entrée de leur pays natal dans le club européen, ils n' y pensent pas tous les jours. Mais une fois la question posée, le sujet les passionne. "Bien sûr que la Turquie doit entrer dans l'Europe, répond sans hésiter Gurhey, un épicier de 40 ans. Et l'avantage n'est pas tant économique, comme on le dit beaucoup, que psychologique. Beaucoup de Turcs sont pour l'Europe et ça nous fera une barrière contre les islamistes. Ceux qui nous refusent sont des nationalistes chrétiens."
Chez son voisin, Kismir, vendeur de kebabs, la discussion est plus vive. Lui n'a pas d'opinion tranché mais pointe les retards de la société turque. "Dans plein de magasins, on n'affiche pas les prix sur les produits. Au moins, avec l'Europe, les boutiques seront obligées de le faire". De l'autre côté de la salle, près du four à pain, un homme, la cinquantaine, donne son avis dans un français très approximatif. "Je suis 100% kurde et la Turquie ne peut pas rentrer dans l'Europe. Il y a toujours la guerre à l'est du pays et c'est un régime fasciste qui interdit les langues et les cultures différentes".
"L'Europe permettra d'accélérer les choses"
"C'est normal qu'il soit contre. Dans le quartier, il y a beaucoup de Kurdes de Turquie et ils sont contre le régime turc." La remarque vient d'Aynur, jeune fille de 21 ans qui s'occupe de la caisse. Elle est d'origine chaldéenne. La Turquie doit composer avec plus d'une quinzaine de minorités. "La Turquie dans l'Europe ? je n'ai pas d'avis. Moi je suis française et je n'ai jamais mis les pieds en Turquie. Tout ce que je peux vous dire, c'est que les hommes turcs ont vraiment des progrès à faire avec les femmes. Ils les considèrent mal". Elle sourit, gênée, mais son visage ne peut masquer les sous-entendus.
Cette question des rapports entre les hommes et les femmes, il faut la provoquer dans le dialogue. "C'est vrai que les choses sont encore très différentes chez nous, confie Kismir. On ne peut pas demander aux croyants musulmans de changer leur vision de la femme du jour au lendemain mais ça évolue. Et l'Europe, ça permettra peut-être d'accélérer les choses".
"La réalité économique rend l'adhésion naturelle"
Accélérer la transformation de la Turquie, c'est aussi le credo de Serap Atan, 34 ans. Elle en a d'ailleurs fait son métier. Depuis neuf mois, elle dirige le bureau de représentation du patronat turque à Paris. Après Bruxelles et Berlin, Paris est la troisième capitale européenne où s'implante Tüsiad. Son objectif : renforcer la confiance dans l'économie turque par une meilleure information. "Il faut comprendre qu'Ankara a déjà fait beaucoup de réformes pour permettre l'ouverture des négociations d'adhésion. Aujourd'hui, il n'y a plus d'arguments sérieux qui s'y oppose. La réalité économique rend l'adhésion naturelle."
La jeune femme, parfaitement bilingue, met en avant le déclin démographique des pays de l'Union face à une Turquie jeune et riche de près de 70 millions d'habitants. A la clé, selon elle, un formidable potentiel de consommateurs et de contrats à venir. "Les craintes sur une possible entrée de la Turquie à l'Union européenne sont liées au flou actuel de la construction européenne. Qui peut dire ce que sera l'Europe dans dix ou quinze ans, au moment où se décidera vraiment l'adhésion ? On joue trop sur les peurs."
Si le non à l'adhésion l'emportait finalement, Serap craint le retour de l'instabilité politique et économique dans son pays. "Ce serait un triste retour en arrière". Contrairement aux partisans français de l'adhésion d'Ankara à l'Union, elle n'utilise pas l'argument d'une Turquie jetée alors dans les bras des islamistes. "Notre tradition est laïque. Ne mêlons pas l'islam à ce débat".
Retour MYTF1
Chargement en cours...




