Ils deviennent profs pour fuir la discrimination

Par , le 16 novembre 2004 à 19h05 , mis à jour le 17 novembre 2004 à 07h26

Selon une étude universitaire réalisée à Paris VIII, les jeunes issus de l'immigration sont de plus en plus nombreux à choisir l'enseignement. Le sociologue Aissa Kadri détaille pour tf1.fr les raisons de ce phénomène.

ecole_maternelle_agression

Supervisée par Aissa Kadri, un sociologue spécialiste du Maghreb, enseignant à l'université Paris VIII, l'étude sur les jeunes profs issus de l'immigration est à la fois "quantitative", portant sur de futurs enseignants en seconde année de formation à l'IUFM de Créteil (177 personnes sur un total de 1.022 stagiaires, soit 17,3% de l'ensemble, dont 80% de Maghrébins) et "qualitative" grâce à des entretiens approfondis avec 31 enseignants déjà en fonction.

tf1.fr : pourquoi les jeunes issus de l'immigration sont-ils plus nombreux que les autres à choisir le métier d'enseignant ?

Aissa Kadri : "Lorsqu'on interroge les futurs enseignants sur les raisons de leur choix, beaucoup expliquent qu'ils ont ainsi voulu éviter la discrimination qui règne sur le marché du travail. Ils disent que leur origine leur ferme l'accès à certains secteurs. Alors que la fonction publique, grâce à ses concours nationaux, leur offre la neutralité du recrutement et l'absence de toute injustice. L'Education nationale leur offre toutes leurs chances, contrairement au secteur privé.

tf1.fr : selon les témoignages recueillis, est-ce plutôt un métier réellement choisi ou un pis-aller ?

La voie de l'enseignement est vécu très diversement, selon les individus. Pour ceux qui viennent des quartiers populaires, et il sont majoritaires, le métier de professeur est avant tout vécu comme une reconnaissance, comme une réussite sociale. Ces enseignants là ressentent une réelle fierté. Et lors des entretiens, un jeune professeur racontait également la fierté des enfants de sa classe d'avoir un maître de la même origine qu'eux. La similitude d'origines entre les profs et les élèves peut avoir un effet catalyseur et positif sur les enfants.

Mais il n'y a pas que des profs qui mettent en avant la "vocation". Il y a aussi ceux qui sont dans une "logique de déclassement", ou en tout cas qui la vivent comme telle. C'est une logique d'un métier choisi par défaut pour diverses raisons. Dans une période de chômage comme nous la vivons, il s'agit principalement d'un besoin de sécurité de l'emploi et d'une assurance sur l'avenir. Ils raisonnent sur ce point comme leurs jeunes collègues français mais avec encore plus de force.

tf1.ff : dans votre étude, vous signalez des démarches différentes selon l'âge de ces profs issus de l'immigration ?

"On peut en effet distinguer trois catégories qui correspondent à trois démarches différentes. Mais je précise que tous les enseignants se réclament du modèle républicain et refusent toute logique communautariste. Première typologie, les "républicains plus": ce sont les enseignants les plus âgés, ayant généralement dépassé 40 ans. Enfants de l'université post-soixante-huitarde, ils sont fortement politisés et peu concernés par la religion, voire athées. Pour eux, le modèle républicain est bon et reste la valeur suprême; les dysfonctionnements du système viennent avant tout du manque de moyens. Il faut conforter le rôle émancipateur de l'école. Ils n'ont pas compris tout le débat sur le voile alors qu'ils manifestaient, eux, pour améliorer la scolarité.

Deuxième typologie, les "républicains écorchés vifs". Ils sont plus jeunes et issus de milieux populaires. Ils disent souvent avoir souffert de discriminations et ressentent une grande proximité avec leurs élèves de même origine qu'eux. Plus concernés par la religion, souvent pratiquants, ils insistent sur la nécessité de valoriser les cultures d'origine et envisagent leur rôle comme ne se limitant pas à la simple transmission de connaissance".

Entre les deux, on a répertorié les "républicains SOS", jeunes eux aussi mais plutôt issus des classes moyennes et souvent d'origine mixte, avec un parent français. Ils adhèrent globalement au modèle républicain et se montrent critiques à l'égard de la société, mais non de l'école".

 

 

 

 

 

 

.

 

 

Par Renaud Pila le 16 novembre 2004 à 19:05
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles France
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience