"Le plan Fillon, une adaptation forcée à la réalité"

Par A. GUILLET et R. PILA, le 19 novembre 2004 à 16h38 , mis à jour le 19 novembre 2004 à 23h55

Les syndicats d'enseignants se montrent critiques envers le plan présenté par François Fillon. Les professeurs interrogés par tf1.fr insistent surtout sur le manque de moyens.

eleve ecole lycée cour © INTERNE

Christian, 58 ans, professeur d'anglais dans un lycée public à Angers

  • Objectif de socle de connaissances ?

Qu'il faille viser la réussite pour le plus grand nombre, c'est bien et il faut s'y tenir. Mais malheureusement, je pense qu'on est un peu dans l'irréalisable. Je pense qu'il y a une frange d'élèves qui échappe pour diverses raisons au système que l'on met en place pour eux. Ces élèves se débattent dans une situation personnelle et sociale tellement difficile qu'il y a un décrochage complet entre les deux systèmes dans lesquels ils vivent. Ils passent d'un monde à l'autre, de l'école à la vie, avec un fossé trop grand. J'ai senti ce décrochage dans les années 80. Sans parler de nivellement vers le bas, je crois qu'avec cet objectif de "100% d'une classe d'âge avec une formation", on va vers une adaptation forcée du système à la réalité de la société.

  • Un brevet des collèges renforcé

C'est une bonne chose parce que je crois que chaque fois, ce genre d'examen est un rite de passage. Contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre, les élèves sont très demandeurs de marqueurs tels que le brevet. Ils ont besoin d'un parcours très encadré et très balisé. Quel qu'il soit, l'examen sanctionne le travail effectué et il démontre son efficacité dès le plus jeune âge.

  • Un bac réformé avec du contrôle continu

En France, le baccalauréat a un caractère sacré. C'est l'un des rares pays du monde ou lors de chaque fin d'année, le pays est suspendu à une épreuve. Les profs, les parents, les élèves, les médias s'arrêtent de respirer pour ce cérémonial. Mais il est vrai que le bac est devenu une machinerie très lourde, certains disent ingérable. Cette épreuve coûte très cher et l'on n'y perdra pas son âme si l'on envisage un certain nombre d'assouplissements. Mais dans une salle des profs, je me ferais peut-être lyncher avec une telle opinion.

  • Une réforme pour rien, sans moyens ?

Ce ne sera ni la première, ni la dernière réforme. Avec mon expérience, je suis septique. Il y a de bonnes choses mais on ne peut pas vraiment améliorer l'éducation de tous sans augmenter les moyens. Vous savez, le système scolaire en France est de qualité et les difficultés se concentrent sur un certain nombre d'établissements que l'on connaît bien. Il y a deux mondes et il faut avoir le courage d'allouer beaucoup plus de ressources aux quartiers difficiles. Le métier de prof à Henri IV ou à Sarcelles, ce n'est pas le même. Et former les enseignants aux classes en difficulté, cela coûte.

Najib Benarafa, 31 ans, professeur de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) au collège et au Lycée Jeanne D’Arc à Colombes.

  • 150 000 recrutements en cinq ans.

"150 000 professeurs en cinq ans, c’est beaucoup moins que le nombre de départ en retraite. On aurait pu profiter de la baisse démographique pour renouveler les enseignants poste par poste. Cela aurait permis de garder une équipe pédagogique forte et en nombre, avec moins d’élèves par classe. Car là est la solution. Si l’on veut faire progresser nos élèves et leur faire une formation presque personnalisée, ils doivent être mieux encadrés. Pourtant, c’est l’inverse qui se passe. Actuellement, dans les écoles privées sous contrat, des discussions sont en cours pour que les sections scientifiques et technologiques, qui fonctionnaient avec des demi-groupe, reprennent des classes entières. Cela va réduire notre activité pédagogique de travaux pratique et c’est une régression totale ".

  • Instaurer un contrôle continu l’année du bac.

"Ce qui donne sa valeur au baccalauréat, c’est son examen final. Si l’on instaure un contrôle continu, non seulement il perdra de sa valeur mais des inégalités s’installeront entre les lycées. L’intérêt d’un examen final, c’est aussi de permettre à n’importe qui de passer le bac à n’importe quel âge. A contrario, pendant trois ans, on forme les lycéens au bac et rien qu’au bac. Résultat : le taux d’échec à l’université est énorme. Selon moi, soit on supprime totalement le bac et on forme les jeunes pour plus tard. Soit on garde le bac, mais il doit rester le même pour tout le monde ".

  • Autorité des professeurs.

" Il est utopique de vouloir un retour à l’autorité d’antan dans les classes. Avant, on respectait le professeur parce que c’était celui qui avait fait des études et qui possédait le savoir. Aujourd’hui, plus de personne font des études, et le savoir de l’enseignant n’apparaît plus comme exceptionnel. Pour affirmer son autorité, l’enseignant doit jouer entre souplesse et discipline. Lors de sa formation, il est fondamental qu'il réalise de nombreux stages pour voir s’il est capable d’affronter un élève. Concernant les conseils de classe, l’idée de François Fillon de redonner le dernier mot au professeur est une très bonne chose. Quand les collègues estiment qu’un élève doit redoubler, c’est qu’il y a des raisons. Quand la famille impose le passage dans la classe supérieure, c’est souvent au détriment de l’enfant ".

 

Par A. GUILLET et R. PILA le 19 novembre 2004 à 16:38
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