Cinéma français : touchez pas au grisbi !

Par Propos recueillis par Franck LEFEBVRE, le 03 décembre 2004 à 07h00 , mis à jour le 03 décembre 2004 à 13h58

Une semaine après la décision du tribunal administratif de Paris sur "Un long dimanche de fiançailles", le débat reste vif. L’Association des Producteurs Indépendants justifie le strict respect des règles des aides publiques ; l’Union des Producteurs de Films réclame une réforme. Entretiens croisés.

une scene du film un long dimanche de fiancailles

L’un est européen, l’autre pas. Le dernier film de Jean-Pierre Jeunet s’est vu retirer l’agrément du Centre national de la Cinématographie (CNC), ce qui lui interdit l’accès au système français d’aides mais ne l'empêche pas comme cela avait été annoncé de concourir aux César, à la faveur d'une modification de la procédure ; un agrément que personne ne songe en revanche à contester au film d’Oliver Stone, "Alexandre". Hérésie ? Alors que le CNC réserve encore sa décision sur un possible appel, tf1.fr revient sur la polémique avec Hortense de Labriffe, déléguée générale de l’Association des Producteurs Indépendants, à l’origine d’un des deux recours déposés contre le film de Jeunet, et Marie-Paule Biosse Duplan, déléguée générale de l’Union des Producteurs de Films.

 

tf1.fr : Il y a une semaine, le tribunal administratif de Paris annulait l’agrément permettant à "Un long dimanche de fiançailles" de générer des aides françaises. Que diriez-vous aujourd’hui de cette décision ?

Hortense de Labriffe (API) : Nous en sommes tout à fait satisfaits. C’est la suite logique de la décision concernant le film de Josiane Balasko, "L’ex-femme de ma vie", pour lequel le tribunal avait déjà conclu à un contrôle de la société 2003 Productions par la Warner.

Marie-Paule Biosse Duplan (UPF) : Sur la décision de justice proprement dite, nous n’avons pas à la commenter. Mais sur le fond, nous estimons tout à fait hors de propos la polémique qui a été lancée sur la qualification du film "Un long dimanche de fiançailles", car pour nous ce film est français de bout en bout.

 

tf1.fr : N’est-il pas choquant que le film de Jean-Pierre Jeunet, tourné en France, en langue française, avec des acteurs français, se voit refuser un agrément qui est accordé par ailleurs au film d’Oliver Stone "Alexandre", tourné hors de France, en anglais, avec des acteurs qui ne sont pas français ?

Hortense de Labriffe (API) : Il y a un règlement, il faut le respecter. Première condition : le film doit satisfaire à un minimum de critères sur les 100 définis par le barème d’agrément du CNC (voir encadré). Deuxième condition : il ne doit pas être produit par une société contrôlée par un groupe extra-européen. "Un long dimanche de fiançailles" a obtenu 99 points sur 100 au barème de l’agrément du CNC, mais le tribunal a conclu que 2003 Productions, qui l’a produit, est sous le contrôle de la Warner. Même si "Alexandre" obtient moins de points, il est produit par une société française, Pathé (1).

Marie-Paule Biosse Duplan (UPF) : "Alexandre" rentre effectivement dans les critères requis pour obtenir l’agrément du CNC. Ceci dit, le cas du film de Jeunet montre qu’il y a sans doute une faille dans la rédaction des textes de loi, qu’il faudra revoir : refuser l’agrément à "Un long dimanche de fiançailles" est une aberration ! La décision du tribunal a d’ailleurs beaucoup surpris la société de production concernée, qui, avant de se lancer, avait consulté des avocats sur la place de Paris et pris contact avec le CNC, de façon à se conformer totalement au droit français.

 

tf1.fr : Est-il légitime de présenter ce producteur, 2003 Productions, comme un "cheval de Troie" de Warner ?

Hortense de Labriffe (API) : Le tribunal s’est prononcé : sa décision montre clairement que 2003 Productions est un "faux nez" de Warner (2). Et que le but était d’ouvrir une brêche dans le système français de financement du cinéma. Accepter cette situation reviendrait à ouvrir l’accès au soutien financier français pour toutes les entreprises de production américaines… qui emboîteraient aussitôt le pas à la Warner. Quand vous êtes un producteur américain et que vous pouvez toucher 3 millions d’euros, vous ne crachez pas dessus !

Marie-Paule Biosse Duplan (UPF) : C’est un faux débat. Les Américains ne s’intéressent pas aux films français. Ou alors, il préfèrent faire venir les réalisateurs chez eux. S’ils ont accepté d’investir dans "Un long dimanche de fiançailles", c’est grâce au talent de Francis Boespflug [président de 2003 Productions, NDLR], qui a su les convaincre de s’engager. De plus, à l’origine, les Américains voulaient tourner ce film en anglais et ailleurs qu’en France – et c’est ce qui se serait passé sans Francis Boespflug. Il est irréaliste de prétendre qu’ils veulent profiter des subventions françaises. Par ailleurs, s’il y avait eu volonté de la part de 2003 Productions de détourner les aides françaises, il aurait suffi de monter une société, non en France, en respectant le droit français… mais par exemple en Grande-Bretagne, où les contrôles auraient été beaucoup plus difficiles !

Hortense de Labriffe (API) : Les Américains ont volontairement fait avec 2003 Productions un montage grossier : c’était une façon de lancer un ballon d’essai. S’ils avaient réussi, c’était la porte ouverte à toutes les dérives. Mais le fonds de soutien au cinéma est un élément essentiel de la diversité culturelle que défend la France : on ne peut pas tout à la fois remettre en question cette diversité culturelle, et vouloir profiter des aides dont elle bénéficie !

 

tf1.fr : Une telle décision sera-t-elle comprise par les producteurs américains ? Pourrait-elle modifier leur attitude à l’égard du cinéma français ?

Hortense de Labriffe (API) : Qu’elle soit comprise ou pas à l’étranger, ce qui nous importe dans cette décision, c’est de réaffirmer la règle. Il s’agit là d’un problème d’ordre général, et d’autres producteurs français partagent cette préoccupation. Le SPI (Syndicat des Producteurs Indépendants) avait également déposé un recours.

Marie-Paule Biosse Duplan (UPF) : Les Américains avaient bien voulu s’intéresser à des films français, car certaines personnes de talent les avaient convaincus que ça valait le coup. Après cette polémique, ils risquent de revoir leur position en fonction d’une analyse plus axée sur leurs propres critères et leurs propres intérêts. Le risque étant une plus grande concentration des financements sur des films jugés par eux plus commerciaux, et une perte de la diversité.

 

tf1.fr : Cette décision préfigure-t-elle une évolution de la législation ?

Hortense de Labriffe (API) : Il n’est pas question de répondre maintenant. Une concertation va avoir lieu : il serait prématuré d’en donner les conclusions avant même qu’elle se soit ouverte.

Marie-Paule Biosse Duplan (UPF) : Il y aura sûrement une évolution législative. C’est bien pour cela que le ministre a demandé une concertation. Evidemment, on ne peut pas savoir ce qui en sortira. Mais il est très probable au vu des positions des uns et des autres, qu’il ne sera pas possible de trouver un point de vue commun entre syndicats. Et le ministre devra trancher.

(1) tourné au Maroc avec des acteurs anglo-saxons, produit à 70% grâce à des fonds britanniques, à 10% par les Pays-Bas, et à 20% par la France, le film a obtenu 49 points à l’agrément du CNC et est donc considéré comme un film européen. Le producteur français, Pathé, est également membre de l’API, à l’origine du recours déposé contre l’agrément du film de Jeunet.

(2) Le capital de la société 2003 Productions est détenu à 32 % par Warner - ce qui fait du groupe américain un actionnaire minoritaire du producteur français. Mais par ailleurs, 5 de ses actionnaires sont aussi des salariés de Warner. Une situation qualifiée "d'incertitude juridique" par le CNC, qui avait demandé une expertise avant d'accorder son agrément. Le tribunal administratif de Paris, lui, a considéré que l'actionnariat de 2003 Production plaçait de fait la société dans une position de subordination vis-à-vis de Warner. 

Aides au cinéma : l’enjeu du débat

Le dispositif français d’aide au cinéma, outre les aides publiques (y compris européennes) et incitations fiscales, s’appuie essentiellement sur un fonds de soutien à la production, à l'exploitation et à la distribution géré par le CNC, et sur un système d'obligations d'investissement dans la production concernant les principales chaînes de télévision françaises. Le fonds de soutien géré par le CNC est financé par diverses taxes : taxe spéciale de 11% sur le prix de chaque billet de cinéma vendu ; taxe sur les services télévisuels (5,5% du chiffre d’affaire des chaînes) ; taxe de 2% sur le prix des vidéos, payée par les distributeurs. Pour bénéficier de l’aide de ce fonds, les films doivent obtenir un agrément de la part du CNC – agrément qui est accordé à deux conditions : le film doit être produit par un producteur européen, et satisfaire à un minimum de 25 critères sur les 100 définis par le CNC, qui vont de la langue du film au lieu de tournage, en passant par la nationalité du réalisateur ou des techniciens. Plus un film satisfait à un nombre élevé de critères, plus le pourcentage d’aides dont il pourra bénéficier sera élevé.

Photo d’ouverture : image extraite du film "Un long dimanche de fiançailles" - DR

Par Propos recueillis par Franck LEFEBVRE le 03 décembre 2004 à 07:00
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