Affrontement autour de la santé d'une fillette

Par Franck LEFEBVRE, le 14 janvier 2005 à 07h00 , mis à jour le 15 janvier 2005 à 00h29

Le tribunal pour enfants de Caen va devoir se prononcer d’ici le 25 janvier sur le cas d’un couple qui refuse de faire vacciner sa fille. Certains vaccins sont pourtant obligatoires. Le débat cristallise les oppositions entre "médecine traditionnelle" et "médecines alternatives".

seringue flacon dopage sport © INTERNE

C’est l’histoire d’un dialogue de sourds. D’un côté, les époux B., partisans du "tout bio", des médecines dites "alternatives", parents d’une petite Ophélie qu’ils refusent de faire vacciner. De l’autre, une institution médicale qui en appelle à la loi. Entre les deux, la santé d’une enfant de presque 5 ans. Appelée à trancher, la justice, quelque peu embarrassée, multiplie les avis d’experts. Au terme d’une longue série d’enquêtes, expertises et convocations, les époux B. ont comparu mardi dernier devant le tribunal pour enfants de Caen pour "maltraitance", pendant qu’une manifestation de soutien était organisée devant le palais de justice par l’Union nationale des associations de santé (Unacs), qui défend notamment la liberté de vaccination. Le jugement est attendu le 25 janvier. Si la maltraitance était reconnue, le juge pourrait aller jusqu’à ordonner le placement de la fillette en foyer ou en famille d’accueil. Confiant, Me Thierry Fenoy, conseiller juridique de l’Unacs et avocat des parents, dit espérer un classement du dossier.

Une hospitalisation dans un climat tendu

Tout commence début avril 2001. La petite Ophélie, alors âgée de 13 mois, souffre d’anorexie. Elle est amenée par ses parents aux urgences pédiatriques de l’hôpital de Caen. Loin de les rassurer, les premiers examens laissent penser que la vie de la fillette est menacée. Pour aggraver le tout, la journée s’avançant, le service "pédiatrie" se vide, les époux B. se retrouvent bientôt sans interlocuteur et doivent quitter l’hôpital avec leur fille. Ils reviennent dès le lendemain. "Le pédiatre de garde nous a dit que l’enfant aurait pu mourir dans la nuit", se souvient Jacques B. indigné. La fillette est hospitalisée plusieurs semaines dans un climat tendu.

Mais le ressentiment dégénère en conflit ouvert lorsque le chef du service, s’apercevant que la fillette n’a jamais été vaccinée, refuse de lui laisser quitter l’hôpital sans avoir subi tous les vaccins obligatoires. Jacques B., craignant les conséquences d’une vaccination alors que sa fille peine à se rétablir, exige l’avis d’un autre médecin, en appelle à la Direction Départementale de l'Action Sanitaire et Sociale (DDASS), et, malgré l’opposition de l’hôpital de Caen, emmène la fillette à l’hôpital Necker, à Paris, pour une contre-expertise sur la vaccination. Ophélie finira par rentrer chez elle… sans être vaccinée.

Le chef de service concerné garde aujourd’hui encore un mauvais souvenir de cette rencontre orageuse. "Je me souviens vaguement… Je croyais que c’était fini depuis longtemps…" élude-t-il d’abord lorsqu’il est interrogé, plus de trois ans après les faits. Mais rapidement, le ton se durcit, il en vient à dénoncer "l’attitude scandaleuse des parents". Pour conclure : "si on ne s’en était pas occupé, l’enfant serait mort". A quoi l’avocat des époux répond : "le problème ne vient pas des soins eux-mêmes, qui étaient nécessaires pour la survie d’Ophélie, mais de cette prise en otage après coup d’une fillette par l’hôpital". Pour sa part, Jacques B. n’a pas de mots assez durs pour qualifier l’attitude du chef de service. L’incompréhension reste totale.

"Attentifs à leur enfant"

De cette "monumentale prise de bec" initiale, selon les mots de Me Fenoy, va naître une réaction en chaîne. "Cette crise d’autorité a conduit le chef de service à faire un signalement au procureur de la République, qui a lancé une enquête pour maltraitance", résume l’avocat. Tout se focalise en effet sur le refus des parents de vacciner leur fille. Le droit français fait de cette vaccination une obligation ; ce qui permet aux médecins (encouragés en cela par le Conseil de l’Ordre) de considérer un refus des parents comme le signe d’un grave manque de soins vis-à-vis de l’enfant. Dès lors, les investigations se succèdent au domicile des époux B. : "deux enquêtes de police et de gendarmerie, deux expertises médicales et une enquête sociale", résume Me Fenoy. Aucune ne démontrera la réalité de mauvais traitements ou de manque de soins. "J’ai pu constater à quel point les parents d’Ophélie étaient attentifs à leur enfant, n’étaient pas des parents négligents", indique le rapport d’un expert médical.

Loin de céder, Jacques B. cherche des appuis, en trouve auprès de l’Unacs et fonde sa propre association : "Information Santé Pays d’Auge". Il milite de plus en plus farouchement contre la vaccination systématique des enfants. Viennent se greffer des soupçons de dérive sectaire, que ne confirmera pas l’enquête de gendarmerie, mais qui alourdiront un peu plus le climat autour des jeunes parents : "j’avais une boutique de produits bios", rappelle Jacques B. "Du jour au lendemain, j’ai perdu ma clientèle ; on a colporté dans la ville que je tabassais ma fille." Le commerce périclite. Le couple doit déménager et changer d’activité. La procédure judiciaire, elle, continue.

Aujourd’hui, le combat des parents d’Ophélie est devenu emblématique du bras de fer entre tenants de la "médecine traditionnelle" et des "médecines alternatives". Il a été érigé en symbole par toutes les associations qui, en France, militent pour le droit des patients à refuser des vaccins qu’ils considèrent comme peu sûrs et vont jusqu’à remettre en cause le bien-fondé des campagnes de vaccination. Quelle que soit la décision finale de la justice, ses conséquences iront bien au-delà du seul "cas Ophélie".

"Un problème de santé publique"

Quatre vaccinations sont obligatoires pour les jeunes enfants : le BCG (impératif avant l’entrée des tout-petits dans une collectivité), la vaccination antitétanique, antipoliomyélite et antidiphtérique. "L’obligation de vacciner est inscrite dans le Code de la Santé publique", rappelle Jean Pouillard, du Conseil national de l’ordre des médecins. "Un refus des parents de s’y soumettre doit être considéré par le médecin, qui est aussi le défenseur de l’intérêt de l’enfant, comme une maltraitance par refus de soins. Le rôle du médecin face à un tel refus est d’informer la famille et de s’efforcer d’obtenir l’accord des parents ou des représentants légaux de l’enfant. Ceux qui refusent la vaccination pour eux-mêmes prennent leurs responsabilités, mais il s’agit d’une décision d’une gravité exceptionnelle, et elle est inadmissible lorsqu’elle met en jeu la santé d’un enfant, voire de plusieurs s’il en découle, par exemple, une contamination en milieu scolaire. Car la politique vaccinale est aussi et avant tout un problème de santé publique et de veille épidémiologique."

Photo d’ouverture : archives

Par Franck LEFEBVRE le 14 janvier 2005 à 07:00
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles France
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience