Talamoni disculpé par un témoin à charge

Par A l'audience, Philippe MATHON, le 24 mars 2005 à 21h40 , mis à jour le 24 mars 2005 à 22h14

L'ancien numéro deux du groupe Nouvelles Frontières est revenu, jeudi, à la barre du tribunal correctionnel de Paris, sur ses accusations contre le leader nationaliste corse. Selon lui, ses propos avaient été déformés à l'instruction par le juge Courroye.

talamoni_audience_proces_pieriJean-Guy Talamoni, s'exprimant devant les journalistes à la fin de l'audience de jeudi © DR

D'après Jacques Maillot, son ancien patron, Jean-Christian Pinot était un peu le "ministre des affaires étrangères" chez Nouvelles Frontières. Un directeur général qui ne dédaignait pas aller sur le terrain. L'actualité va lui donner l'occasion d'exercer son talent. Entre mai 1993 et janvier 1994, six agences du groupe sont plastiquées à Paris, Toulon, Cannes, Marseille, Bastia et Ajaccio. Passée l'incompréhension, l'état-major du voyagiste cherche des explications. Certains ont le sentiment que le récent rachat de deux hôtels, près d'Ajaccio, pourrait être à l'origine des attentats. Nouvelles Frontières a pourtant l'impression d'avoir "joué le jeu" en employant trois-quarts de Corses, en faisant travailler exclusivement des sociétés corses, en obtenant des financements corses… Las. "J'ai commencé à prendre des contacts", explique Jacques Maillot, à la barre du tribunal correctionnel de Paris. Et c'est fort logiquement que Nouvelles Frontières envoie en Corse son "baroudeur", Jean-Christian Pinot.

Contact est pris avec le président de l'Assemblée de Corse, Jean-Paul de Rocca Serra, qui leur souffle ce conseil : "En Corse, il faut s'entendre avec toutes les sensibilités de l'île". Pinot consulte alors tous azimuts. "Il fallait trouver une solution car les compagnies d'assurance n'assurent plus les bâtiments victimes d'attentats", dit-il au tribunal. Mais ses rencontres avec tout ce que l'île compte de personnalités politiques s'avèrent infructueuses. Un beau jour, alors qu'il se trouve à Ajaccio, il reçoit un coup de téléphone d'une personne lui donnant rendez-vous le soir-même, près d'une station-service, sur la route des calanques. Corpulent, barbu et portant de grosses lunettes, Pinot, qui ne ressemble pas vraiment à un aventurier, se retrouve promené en voiture dans le maquis, les yeux masqués. Lorsqu'on lui retire le bandeau, il découvre de "nombreux nationalistes cagoulés avec des mitraillettes derrière des chaises" qui demandent à Nouvelles Frontières de financer la création d'un lycée hôtelier sur l'île et de "faire un geste" envers l'hebdomadaire nationaliste U Ribombu en achetant des encarts publicitaires.

"Soit le juge Courroye vous a dicté vos propos, soit il y a un mystère dans cette affaire ! "

A sa seconde rencontre dans le maquis, on lui reparle d'U Ribombu, mais il n'est plus question d'hôtellerie. En revanche, le sponsoring du club de football du Sporting Club de Bastia (SCB) est évoqué. Quelques jours plus tard, le président du SCB de l'époque, Jean-François Filippi, formule à Pinot la même requête. "Cette demande de M. Filippi était-elle soutenue par certains élus ?" , interroge le président du tribunal, suggérant la responsabilité des élus nationalistes dans ce racket. "Non, les élus n'ont, dans mon souvenir, à aucun moment soulevé cette question", répond Pinot. Surprise du président, qui lui rappelle ses déclarations dans le bureau du juge Courroye qui ont valu à Jean-Guy Talamoni d'être renvoyé devant le tribunal pour extorsions de fonds. "Je confirme qu'effectivement, tout, dans l'attitude de Jean-Guy Talamoni notamment, nous incitait à financer U Ribombu. C'était donc une demande implicite", avait alors affirmé Jean-Christian Pinot. Jeudi, celui-ci explique à la barre : "Je ne peux affirmer que ce dont je suis sûr". Flairant l'opportunité, l'avocat de Jean-Guy Talamoni insiste.

- Monsieur Pinot, il faut lever l'ambiguïté. Soit le juge Courroye vous a dicté vos propos, soit il y a un mystère dans cette affaire !

- J'ai découvert les propos que l'on me prêtait dans la presse en avril 2004 [dans Le Figaro, NDLR] et j'ai demandé à revoir le juge. Vous le savez, celui-ci dicte à sa greffière de façon impérative… 

- Mais, à chaque interrogatoire, le magistrat lit à voix haute votre déposition et vous avez la possibilité de corriger, s'étonne le président.

- Vous savez, je lui ai fait corriger beaucoup de choses, mais, apparemment, pas assez", reconnaît Pinot.

La défense de Jean-Guy Talamoni peut respirer. En quelques minutes, son accusateur principal vient de le disculper. De quoi espérer la relaxe. D'autant que, peu de temps auparavant, Jacques Maillot avait commencé à épargner le leader nationaliste en affirmant ne l'avoir "jamais rencontré", alors qu'à l'instruction, il avait déclaré qu'à son avis, "les élus nationalistes étaient au courant" du racket.

Une "simple piqûre de rappel"

Connu pour ses coups de gueule retentissants et son franc-parler franchouillard, Jacques Maillot fait le spectacle à la barre. Cité comme témoin, le créateur de Nouvelles Frontières affiche un zèle tout particulier à prononcer les noms des insulaires avec l'accent corse. Mais il a plus de difficultés à nommer la revue des nationalistes qu'il appellera, tout au long de l'après-midi, U Ribombo au lieu d'U Ribombu, provoquant l'hilarité de la salle d'audience – le président esquissant parfois de discrets sourires. "U Ribombo, un journal lamentable et illisible !", insistera Maillot.

Pour le reste, il a confirmé que Nouvelles Frontières avait dû payer sous la contrainte, entre 1994 et 2003, la somme totale de six millions d'euros au SCB et 650.000 euros à U Ribombu. "Je n'étais pas un sponsor volontaire, mais un sponsor désigné. Je trouve ce racket inadmissible et lamentable", a-t-il répété à plusieurs reprises. Détail cocasse : aucun contrat de sponsoring n'a été signé entre l'entreprise et le SCB. "On nous envoyait des factures, et on les payait. Les dirigeants de Bastia étaient fort courtois pour les délais ; remarquez, c'était la moindre des choses pour un sponsor désigné…", a ironisé Jacques Maillot. Le partenariat s'avère rapidement efficace car Nouvelles Frontières n'a plus rencontré de problèmes. A l'exception de deux attentats en 1995. "Simple piqûre de rappel, ça voulait dire : c'est bien les gars, continuez de payer", a minimisé Maillot.

"Péché originel"

Interrogé sur le fait de savoir s'il n'aurait pas dû, à un moment, mettre fin au "contrat" avec U Ribombu, il s'emporte : "C'est facile à dire aujourd'hui. Mais à l'époque, si j'avais fait ça, ce n'est pas six, mais trente ou quarante bombes qu'on aurait reçues dans nos agences". Et le sponsoring du club de football ? "Là, ce n'était pas la même chose. Même s'il y a eu un péché originel au début du contrat, on est passé ensuite à une relation normale. On passait sur TF1 ou Canal +, on avait notre nom sur les maillots, c'était bien pour nos employés".

Plus brouillon pour justifier le fait que sa société ne s'est jamais constituée partie civile au procès, l'entrepreneur a épinglé l' "Etat républicain" qui "n'a jamais assumé ses responsabilités dans cette affaire". A la Justice, il a reproché le non-lieu intervenu en 1995, suite à sa plainte déposée après les six attentats. "Il n'y a pas eu une grande célérité de la part des enquêteurs pour retrouver les auteurs de ces attentats", a-t-il regretté.

Photo : Jean-Guy Talamoni, s'exprimant devant les journalistes à la fin de l'audience de jeudi - DR.

Par A l'audience, Philippe MATHON le 24 mars 2005 à 21:40
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