Affaire Valéo : "On a gonflé toute cette histoire"

Par Propos recueillis par Philippe MATHON, le 10 mai 2005 à 12h05 , mis à jour le 10 mai 2005 à 23h22

Directeur des études de l'Université technologique de Compiègne, Pierre Orsero réagit pour tf1.fr aux graves accusations lancées à l'encontre de l'une de ses étudiantes d'origine chinoise. Mise en examen et écrouée, elle est soupçonnée d'espionnage aux dépens de la société Valéo. Interview.

arrestation police policier descente vignette

Elève ingénieur à l'Université techologique de Compiègne (UTC, Oise), Lili, 22 ans, est incarcérée depuis douze jours à la maison d'arrêt des femmes de Versailles. Mise en examen pour vol de données et abus de confiance, la jeune chinoise est accusée d'avoir dérobé des documents confidentiels lors de son stage chez l'équipementier automobile Valéo qui a porté plainte. Le directeur des études de l'UTC, Pierre Orsero, a le sentiment que l'on a taillé un costume un peu trop gros pour son étudiante. Il s'explique dans un entretien acordé à tf1.fr.

tf1.fr : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez été informés de l'arrestation de l'une de vos étudiantes chinoises ? 
Pierre Orsero : Nous sommes tombés des nues. Mais jamais nous n'avons imaginé qu'il y ait une volonté d'espionner. Ce qui nous a fait bondir, dans cette histoire, c'est la façon par laquelle tout a été "gonflé".

tf1.fr : C'est-à-dire ? 
P.O. : On a présenté notre étudiante comme quelqu'un de surdiplômé, surdoué en langues étrangères, en sciences… Ce n'est pas la réalité !
Quand on nous dit qu'elle est spécialiste de mathématiques, de mécanique des fluides ou de physique appliquée, il faut savoir que c'est le cursus de base de tout élève ingénieur de France, d'Europe ou du monde ! Comme partout, dans notre école, nous fonctionnons par unités de valeur (UV). Des matières parfois étudiées le temps d'un semestre. Lorsque vous obtenez une UV, ce n'est pas un diplôme, sinon, à la fin de l'école, vous auriez 40 diplômes !

tf1.fr : Elle n'est donc pas "bardée de diplômes", comme il a été dit ici ou là ? 
P.O. : Pour moi, le seul diplôme que l'étudiante a acquis, c'est le bac chinois. Aujourd'hui, elle n'est qu'au début de la quatrième année d'une école d'ingénieurs qui se fait en cinq ans. Au mieux, elle sera donc diplômée dans deux ans. Cette étudiante, ce n'est pas le futur Prix Nobel !

"Le soir ou le week-end, peut-être, mais pas chez nous"

tf1.fr : Selon une source "proche de l'enquête" citée par l'AFP, votre étudiante aurait "appris le français en trois mois" et parlerait "l'allemand, l'espagnol, l'anglais et un peu l'arabe". 
P.O. : Une chose est sûre, elle parle le chinois. Le français, également, car, dès son recrutement, nous l'avons spécialement formée afin qu'elle puisse suivre notre cursus. Elle a été obligée de se mettre à l'anglais, une langue obligatoire pour laquelle elle n'a obtenu son niveau pratique qu'à la troisième tentative. Il s'agit d'un niveau de survie professionnelle lui permettant de téléphoner ou de savoir parler, mais ce n'est pas du tout du bilinguisme.
Enfin, elle s'est inscrite en initiation d'allemand. En vraie débutante. Quant à l'espagnol ou l'arabe, je ne suis pas au courant. Le soir ou le week-end, peut-être, mais pas chez nous.

tf1.fr : Quel est le profil de Lili ?
P.O. : Nous l'avons sélectionnée au début de l'automne 2001 dans le cadre d'un programme que nous suivons avec de bons lycées chinois. Pour être au niveau, elle a immédiatement suivi, dans son pays, une formation intensive de français. En février 2002, à son arrivée à l'UTC de Compiègne (Oise), elle a reçu une nouvelle formation intensive durant 4 semaines. Elle a appris notre langue en six mois, pas en trois mois comme cela a été écrit partout.
En février 2002, c'était une étudiante normale, neutre, elle ne m'a pas vraiment marquée. Elle avait 19 ans et sortait tout droit de sa Chine natale. Aujourd'hui, on peut dire que c'est une bonne étudiante, très appliquée et consciencieuse. Elle figure dans la première moitié de sa promotion, avec de bons résultats dans les matières scientifiques, de moins bons en langues et en informatique où elle a un niveau très moyen. Pas plus tard que le semestre dernier, elle a raté une UV importante. Du coup, ça fait rigoler nos étudiants en informatique quand on la présente comme possédant six PC…

"Il y a de l'innocence et de la naïveté chez elle"

tf1.fr : C'est pourtant ce qu'affirme l'Agence France Presse citant une source non identifiée…
P.O. : Dans l'appartement qu'elle partageait avec son compagnon, il y avait le PC de l'étudiante, son portable et le PC de son ami. A cela il faut ajouter des clés USB, - deux, je crois - et un disque dur externe. Des appareils de stockage importants, certes, mais nous sommes une école d'ingénieurs ! Ce n'est tout de même pas anormal qu'un étudiant ait ce genre de supports. Et puis, il faut savoir que dans n'importe quel magasin en Chine, vous pouvez en trouver pour une dizaine d'euros... Mais, pour certains, il est beaucoup plus parlant de parler de six PC, car quelqu'un qui a six PC, c'est forcément un pirate. Une personne qui a deux clés USB, c'est moins drôle…

tf1.fr : Votre étudiante est tout de même accusée d'avoir "piraté le système de défense informatique de l'entreprise et copié indirectement des données" de l'entreprise Valéo…P.O. : Il y a eu un fait matériel avéré : elle a copié, sur un disque externe lui appartenant, les fichiers du disque dur d'un PC destiné aux stagiaires. Une sauvegarde qu'elle a rapportée chez elle pour pouvoir travailler dessus. Mais elle ne s'est pas embêtée : plutôt que de copier certains fichiers, elle a pris tout le disque dur. Or, dans la masse, il y avait des fichiers d'anciens stagiaires qui étaient considérés comme confidentiels par l'entreprise.

tf1.fr : Pour vous, l'étudiante aurait donc commis une grosse bêtise, mais pas davantage…P.O. : À la fois au niveau du profil psychologique de l'étudiante et des circonstances, je pense qu'il y a de l'innocence et de la naïveté chez elle. C'est pour moi le scénario le plus probable. Même si je ne peux pas éliminer les autres hypothèses... En tout cas, c'est un fait avéré et indéniable, elle a commis une faute professionnelle.

"La première fois qu'un tel cas de figure se présente"

tf1.fr : Comment expliquer cette faute ?
P.O. :
Aujourd'hui, les étudiants ont tous des clés USB ou des disques durs externes. Face à un problème posé, leur première réaction, c'est de ramasser toutes les informations qui traînent. L'idée, c'est "Je stocke tout, et je regarderai plus tard ce qui peut m'intéresser". Un réflexe pratique, mais je ne dis pas que c'est excusable. Car, en effectuant un stage chez Valéo, notre étudiante était soumise aux règles de l'entreprise qui contenaient des clauses de confidentialité. Mais je note qu'à ce jour, Valéo n'a jamais employé le mot d'espionnage industriel.

tf1.fr : Avez-vous connu une situation analogue avec l'un de vos étudiants, dans le passé ?P.O. : Non. Pour nous, c'est la première fois qu'un tel cas de figure se présente. La confidentialité, nous savons la gérer : chaque année, nous envoyons 1500 étudiants en stage. Les entreprises les mettent parfois sur des sujets confidentiels. Dans ce cas, à leur demande, le rapport de stage reste confidentiel. Le professeur dispose d'une copie afin de pouvoir l'évaluer, mais il doit ensuite le rendre à l'entreprise. La présentation du rapport de stage est également confidentielle : elle s'effectue dans une salle où seuls l'étudiant, le jury - réduit à 2 professeurs - et l'entreprise sont présents.

tf1.fr : Avez-vous été entendus par les enquêteurs du SRPJ de Versailles depuis le début de l'affaire ? 
P.O. : Non. Nous faisons confiance à la police et à la justice de notre pays, nous les laissons travailler.

tf1.fr : Ce sont pourtant des "sources judiciaires" qui ont informé l'AFP du déclenchement de l'affaire…
P.O. : D'accord, mais ce n'est pas à nous de prendre des initiaitives. C'est à la justice de se manifester.

tf1.fr : Avez-vous pu rendre visite à votre étudiante depuis son incarcération à la prison des femmes de Versailles ? 
P.O. : Non, mais nous avons formulé une demande en ce sens auprès du procureur de Versailles. La procédure suit son cours.

La Chine montrée du doigt... en Suède

Un agent des services de sécurité suédois a déclaré lundi sur une station de radio que La Chine aurait envoyé des chercheurs travailler dans un institut de recherche basé à Stockholm - l'Institut Karolinska  - pour y voler des informations non brevetées. La directrice de l'Institut a admis avoir été informée d'une enquête menée actuellement par les services spécialisés au sujet de l'un des chercheurs étrangers en question.

Par Propos recueillis par Philippe MATHON le 10 mai 2005 à 12:05
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1 Commentaires

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  • Philippe Fremy, le 21/06/2005 à 09h47

    Le traitement de cette affaire est pathetique. En tant que stagiaire chez British Telecom, j'ai lu et parfois emporte chez moi des rapports de stagiaires precedents, pour pouvoir etudier ce qu'ils avaient traite. C'est une demarche classique qui permet de rendre son stage un peu plus interessant. J'en ai parle a mon maitre de stage qui a apprecie ma curiosite. Je viens d'une ecole sponsorisee par France Telecom, mais British Telecom n'a pas hurle a l'espionnage industriel. J'ai honte vraiment de la facon dont cette etudiante est traitee. En tant que francais, j'aimerai presenter mes excuses aux etudiants chinois. Sachez qu'il y a des francais qui essaient de voir un peu plus loin, et de respecter le nom de la France en chinois: Fa Guo, le pays de la loi. Philippe, bien triste.

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