
"A mardi !" Après ses quelques mots trop brefs, dimanche, aux journalistes massés autour de la piste de Villacoublay, le rendez-vous fixé par Florence Aubenas était attendu avec la plus grande impatience. Et beaucoup de questions. Aussi, d'emblée, la journaliste de Libération a tenu à préciser en entamant sa conférence de presse : "j'ai été enfermée dans une cave pendant 5 mois. Il s'agit ici de raconter une vie d'otage avec ce que j'en connais". Une manière pour elle de souligner son ignorance sur les tractations qui ont permis sa libération et sur les conditions qui ont entouré son retour en France. Egalement, concernant l'éventuel versement d'une rançon : "On ne m'a jamais parlé d'argent".
Ces deux sujets de controverse écartés, Florence Aubenas s'est lancée, sur un ton volontiers humoristique et en dédramatisant les passages les plus difficiles, dans le récit de sa prise d'otage en Irak... en commençant par le début : sa capture, avec son guide Hussein Hanoun. Tous deux, a-t-elle expliqué, ont été enlevés le 5 janvier par "quatre hommes armés" au centre de Bagdad. Un enlèvement qui, au départ, ne disait pas son nom. Florence Aubenas a ainsi évoqué "l'argument psychologique" utilisé par les preneurs d'otages : "nous suspectons Hussein de nous avoir volé de l'argent, on vérifie". Même si la journaliste n'était pas dupe, il lui aura fallu attendre plusieurs heures avant qu'un ravisseur finisse par lui dire : "vous êtes kidnappés".
"24 pas par jour", "80 mots"
Elle a dès lors rejoint le lieu de détention qu'elle ne devait plus quitter pendant des mois. "On m'a désigné un matelas au sol dans une cave, on m'a dit : c'est ta place". Et de décrire la cave en question : "4 m de long, 2 de large, 1,5 m de haut, un soupirail (...) C'était inimaginable que j'allais passer 5 mois là sans aller ailleurs". Un confort rudimentaire rendu plus âpre encore par la vigilance des gardiens : "On ne me faisait sortir que pour aller deux fois par jour aux toilettes". Impossible de se déplacer, de communiquer : "24 pas par jour", "80 mots", "un matelas que je n'avais pas le droit de quitter".
Florence Aubenas sera battue pour avoir parlé avec un autre otage, dont elle n'apprendra que longtemps plus tard qu'il s'agit en fait d'Hussein. Ses cerbères changent son nom, fixent les règles : "Le 8 janvier, ils m'ont dit : Tu vas t'appeler Leila, tu ne parleras que lorsqu'un garde t'adressera la parole (...) Au bout de deux mois, on m'a appelée numéro 6". Le temps s'étire dans cette attente : "Une vie dans une cave, c'est très long à vivre et très court à raconter". Florence Aubenas évoque aussi "une sorte de procès" avec des questions très vagues : "que pensez-vous de l'implication de la France dans la guerre d'Algérie ?" Parodie de procès entrecoupée de tentatives de destabilisation : "ll m'ont dit : Vous êtes une espionne (...) On va réserver notre verdict".
"On va contacter M. Julia"
Ses ravisseurs veulent transmettre leurs revendications aux autorités françaises. Mais ils ignorent comment procéder. Celui qui semble les diriger, "le boss", lui annonce : "On va essayer de contourner l'ambassade pour atteindre directement Chirac, on va lui envoyer un e-mail". Incrédule, Florence Aubenas est mise à contribution par ses ravisseurs pour savoir par quel canal communiquer : y a-t-il un parti d'opposition en France ? A-t-il un site internet ? Le "boss" finit par lui dire : "on va contacter M. Julia. Alors là, j'ai rigolé et je lui ai dit : c'est pas possible". Le "boss" a une idée précise : pour lui, Julia ayant "été humilié" par l'échec de ses tentatives de médiation dans la prise d'otages de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, il voudra "prendre sa revanche". Une référence qui appelle une question : ses ravisseurs sont-ils aussi à l'origine de l'enlèvement des deux journalistes français ? Les geôliers de Florence Aubenas lui assurent que non.
Après un premier refus, Florence Aubenas finira par accepter de tourner, fin février, la vidéo d'appel à l'aide au député UMP. "Deux jours après", le chef des geôliers convoque la journaliste pour lui dire : "c'est génial, vous êtes sur toutes les télés, mon idée était la bonne". Le chef des ravisseurs affirmera même avoir eu l'élu UMP directement au téléphone. Bref entretien : "il parlait trop mal anglais". Mais l'épisode Julia n'aura qu'un temps. Fin mars, le boss décide : "on va faire autrement, il va falloir changer de tactique, ça va être long". Dès lors, raconte Florence Aubenas, "il n'a plus été question de Julia".
"J'ai reconnu Hussein"
Au cours d'une de ses multiples convocations par ses gardiens, rythmées par les appels : "n°6, toilettes" pour lui signifier une sortie, elle découvre l'identité de l'homme qui partage sa détention. "C'était il y a dix jours maintenant, les otages n°5 et n° 6 ont été appelés ensemble en dehors de la cave, et j'ai reconnu Hussein dans l'homme qui était silencieux dans la même cave que moi depuis 5 mois (...) Ils nous ont fait faire la dernière vidéo ensemble (...) Huit jours plus tard, ils nous ont remontés pour la première fois et ont dit : today Paris".
Tout au long de sa détention, résume Florence Aubenas, "je n'ai jamais connu de période de découragement total". Elle a toujours gardé confiance ("je savais que la France n'abandonne pas des otages"), soutenue en cela par "les échos de la mobilisation" dans son pays. Et de raconter une nouvelle fois le moment où elle a découvert son nom et celui d'Hussein Hanoun sur un écran de télévision : "Ils m'ont montré une fois TV5. J'ai commencé à comprendre que c'était un appel à nos noms. J'ai compris que le clip de fin était pour nous". Après ces moments très durs en Irak, y retournera-t-elle un jour ? "Je n'y retournerai pas de suite, non. Plus tard je n'en sais rien, peut-être. Je n'ai pas envie de donner une réponse définitive".
L'hommage de Florence Aubenas à la mobilisation des Français
Invitée, mardi soir, du 20 heures de TF1, Florence Aubenas a remercié tous les Français qui se sont mobilisés pour sa libération et celle de son guide Hussein Hanoun. "Ce qui m'étonne, c'est qu'on en ait fait autant", a-t-elle remarqué avec cette pointe d'humour qui la caractérise. Avant de rendre hommage à "cette liberté d'expression, cette liberté de parole" dont ont fait preuve tous ceux qui ont pris part à ce mouvement de solidarité.
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