Ragga homophobe : les dessous d'une polémique

Par Matthieu DURAND, le 30 juin 2005 à 13h00 , mis à jour le 30 juin 2005 à 14h02

L'annulation des concerts des artistes jamaïcains Capleton et Sizzla, accusés d'avoir interprété des chansons homophobes, suscite une vive polémique. Tf1.fr a interrogé les acteurs de ce débat passionné.

Capleton concert Brest rasta ragga dancehall homophobie © Ouest Info/TV Breizh

Jamais depuis les concerts de Bob Marley, il y a plus de vingt ans de cela, des tournées de reggae n’avaient fait autant parler d’elles en France. Mais si les Jamaïcains Capleton et Sizzla ont "mis le feu" dans l’Hexagone, c’est pour avoir provoqué la colère des associations homosexuelles qui leur reprochent d’avoir signé des chansons homophobes. Des collectifs gays et lesbiens ont ainsi appelé pouvoirs publics et organisateurs de concerts à interdire de scène les deux DJ rastas (dans l’univers du reggae et du dancehall, le DJ est au micro et le "selector" derrière les platines, NDLR). Résultat : la plupart de leurs prestations ont été annulées et avec elles quelques concerts où se produisaient d’autres chanteurs de reggae. Vendredi dernier, tf1.fr révélait même, trois jours avant l’annonce officielle, que le Garance Reggae Festival n’aurait pas lieu. Une première dans l’histoire de ce grand rendez-vous des amateurs de musique jamaïcaine, qui se tient à Paris depuis quinze ans.

Alertée par "un certain nombre de courriers électroniques" et par "plusieurs associations nationales", Paris Expo, la société qui gère le parc des Expositions de la Porte de Versailles, avait justifié sa décision, lundi dernier, en évoquant "notamment des risques de troubles à l'ordre public", confirmés par "les services de police". Une annulation "complètement démesurée", selon Alain Piriou, porte-parole l'Inter-associative lesbienne, gaie, bi et trans (LGBT), à la pointe des actions engagées contre Capleton et Sizzla depuis la fin mai. "Nous n'avons jamais demandé l'annulation du festival. Nous nous serions simplement contentés de la déprogrammation de Sizzla, et évidemment nous n'avons rien contre le reggae en général", a-t-il indiqué mercredi. Une manière de répondre aux accusations de racisme ou d’acharnement lancées dans le monde du reggae en réaction à la campagne de boycott.

Surenchères

"En fait, c’est notre succès, le pouvoir de notre musique qui est visé. Pas mes paroles. Ou Eminem [qui avait également tenu des propos homophobes et qui sera en concert au Stade de France en septembre prochain, NDLR] ne chanterait pas non plus chez vous", déclarait Capleton mercredi dans Le Monde. Contacté par tf1.fr, Michel Jovanovic, le directeur de Mediacom qui a organisé la tournée de Capleton, affirme qu’un représentant d’une association homosexuelle lui a expliqué qu’il était plus facile de "s’attaquer à Capleton car il n’est pas soutenu par une grosse maison de disques", contrairement au rappeur américain. Michel Jovanovic dénonce également la vision très négative de la Jamaïque que donnent les associations homosexuelles (1). "On dirait que la Jamaïque est pour les homosexuels ce qu’était l’Afghanistan des taliban pour les femmes", déplore-t-il.

David Auerbach, secrétaire général de l’association homosexuelle afro-caribéenne Annou Allé, rejette le caractère raciste des actions engagées contre Capleton et Sizzla. "La seule surenchère qui existe, c’est la surenchère des appels au meurtre", dit-il à tf1.fr, en évoquant les textes des deux DJ. Sur Eminem, ses propos sont plus évasifs, indiquant "ne pas être au courant de tout". "Nous faisons ce que nous pouvons", ajoute-t-il.

"Sincèrement homophobe"

Mediacom et Garance Productions précisent que les artistes dont ils organisent la venue sont tenus par contrat de respecter certains engagements ainsi que les lois françaises : sur scène, pas de spliff (joint), ni de propos racistes ou homophobes. En réponse aux demandes des associations homosexuelles, Capleton et Sizzla ont rédigé chacun un texte dans lequel ils rappellent qu’ils se sont engagés à ne plus interpréter les chansons incriminées. "Ma musique n’incite pas à la violence (…) et il est dommage que certaines de mes paroles aient été mal comprises ou mal interprétées", écrit Capleton.

"Du foutage de gueule !", rétorque David Auerbach : "On sent bien une certaine sincérité chez Capleton mais le problème est qu’il est sincèrement homophobe". Et de souligner que ni Capleton, ni Sizzla ne se sont jamais excusés pour "les propos extrêmement violents qu’ils ont tenus." En conséquence, le collectif d’associations homosexuelles milite pour l’annulation de leurs prestations et le retrait de la vente des albums sur lesquels figurent des chansons homophobes.

"Le public applaudissait"

Cette méthode ne fait pourtant pas l’unanimité au sein de la communauté homosexuelle. L’association bretonne Actions Gay, qui ne fait pas partie du collectif, a choisi une approche reposant davantage sur "la prévention" et "le pédagogique". Selon son président, Jean-Claude Pioct, annuler les concerts risque de braquer les artistes et les fans. Il faut au contraire accorder à Capleton "le droit de se produire sur le territoire français et européen, lui donnant également par la même occasion la possibilité de prouver qu’il tient ses engagements" de ne plus chanter de textes homophobes.

VIDEO : cliquez ici pour découvrir
un reportage du JT de TV Breizh
sur le concert brestois de Capleton
et l'intervention d'Actions Gay.
Actions Gay a obtenu pour sa part la permission de monter sur scène avant le show de Capleton à Brest pour lire un message "pédagogique". "J’ai dû m’arrêter plusieurs fois car le public applaudissait", indique Jean-Claude Pioct à tf1.fr. Puis une minute de silence à la mémoire des victimes des discriminations et de l’homophobie a été respectée. Les militants ont enfin assisté au concert pour vérifier qu’aucune chanson homophobe ne serait chantée. "Un des chanteurs qui accompagnaient Capleton a même déclaré : ‘Actions Gay is a positive association’ (Actions Gay est une association positive)", se félicite Jean-Claude Pioct, conscient de défendre une position qui n’est pas partagé par la majorité des associations homosexuelles françaises.

"Ironie tragique"

Cette position de la négociation et du "pas à pas" est partagée par l’association homosexuelle britannique Outrage!, la première à avoir lancé, en 2004, des actions de boycott contre huit artistes jamaïcains qui avaient tenus des propos anti-homosexuels. Avec pour résultat d’avoir obtenu des labels de reggae et des managers un "accord mondial à ne pas produire de morceaux encourageant à la violence contre la communauté gay". Un accord "verbal" qui n’est pas respecté en Jamaïque et qui "prend l’eau de toute part", selon David Auerbach. Pour Outrage!, au contraire, l’accord a été un "tournant dans notre campagne contre la musique de haine".

"Une campagne continue [de boycott] indiquerait aux artistes que la communauté homosexuelle n’honore pas son engagement, et donc leur donnerait une excuse pour retourner à leur répertoire homophobe", insiste David Allison, d’Outrage!, interrogé par tf1.fr. Paradoxe : Capleton a été l’artiste "le plus positif et le plus enthousiaste" à respecter les objectifs de l’accord, souligne-t-il. "Ce à quoi il a renoncé aide à créer un futur plus tolérant", selon David Allison, et sa démarche "sera plus constructive qu’une espèce de demande d’excuse animée par la vengeance". Le militant britannique poursuit : "Ce serait une ironie tragique si une campagne contre lui anéantissait notre accord". Et d’enfoncer le clou : "Ceux qui pensent qu’en faisant faire pression sur Capleton, ils changeront la société jamaïcaine, comprennent peu l’histoire et la culture jamaïcaines".

Le débat est loin d’être terminé. Si les positions sont souvent tranchées, personne ne conteste les dérapages de certains artistes jamaïcains, y compris chez leurs fans. "Comment une musique comme le reggae qui prône des valeurs de tolérance, d’unité, d’amour et de respect peut-elle servir de tremplin à des appels à la haine ?", s’insurge reggaefrance.com, l’un des principaux sites francophones consacré aux rythmes jamaïcains. Si la vigilance doit rester de mise, nombreux sont ceux, dans le monde du reggae comme dans la communauté homosexuelle, qui pensent qu’elle doit pouvoir s’exercer dans le dialogue et la tolérance.

(1) "En Jamaïque, presque chaque jour des hommes et des femmes sont battu(e)s, mutilé(e)s, brûlé(e)s, violé(e)s ou tué(e)s à cause de leur homosexualité (réelle ou supposée)", écrivait l’Inter-LGBT dans un communiqué du 25 mai.

photo : Capleton lors de son concert dans la région brestoise, le 5 juin dernier (Ouest Info/TV Breizh)

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Par Matthieu DURAND le 30 juin 2005 à 13:00
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21 Commentaires

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  • Cyrille PERCHEC (Président du Centre Gay, Lesbien, Bi et Trans de Rennes), le 06/07/2005 à 14h33

    Salut tout le monde ! J'aimerai que tout le monde puisse faire la part des choses, connaître et comprendre les motivations avant de les condamner. Vu les nombreuses erreurs ou malentendus présents ici comme dans tous les médias, il n'est pas étonnnant que les conclusions soient erronées puisqu'elles reposent sur des faits erronés. Je vous invite à vous rendre sur le site http://cglrennes.free.fr où il existe un dossier résumant l'information et un espace de discussion !

  • Marie, le 04/07/2005 à 09h01

    Pour ma part, je pense que le problème vient des deux parties. La réaction et les actions que mènent Jean-Claude Pioct sont complétement positives. Si toutes les associations appliquaient cette méthode "pédagogique", on ne tournerait pas en rond et l'extrème avec effet boule de neige ne se produirait plus. Parce que ce qui s'est passé en annulant le festival est une vive réaction à caractère homophobe. Plutôt que de tout annuler, pourquoi n'a t'on pas juste déprogrammé les chanteurs incriminés ???? Pourquoi n'a t'on pas isolé le problème, plutôt que d'agir et de punir injustement des non coupables ????

  • Ze1, le 02/07/2005 à 13h35

    Juste pour recadrer, le concert qui a ete annulé regroupait au moins 8 groupes voire plus. Seuls 2 d'entre eux tiennent des propos interdits en France. Ce festival est un moment important pour le reggae, l'annuler 2 jours avant est absolument intolérable. Et la raison ? Combattre l'intolérence envers les homosexuels si je ne m'abuse ? A quoi cela rime ?? Ils pouvaient annuler simplement Sizzla et Cappleton, les remplacer, pourquoi tout annuler ?? Par peur des manifs !? Du grand n'importe quoi une fois de plus !!

  • Arobax, le 01/07/2005 à 19h20

    La leçon à tirer de tout cela est qu'on va pouvoir rayer du vocabulaire tout ce qui a trait à liberté d'expression ou démocratie. En effet qu'une infime minorité agissante arrive à faire supprimer une manifestation nationale, c'est la preuve que la démocratie basée sur la majorité n'existe plus. Bientôt la belle démocratie à l'américaine : tu n'as que les informations que je te donne, tu est contre la guerre en Irak : en tôle, tu es pour l'avortement : en tôle, etc... et le reste du temps tu marches au pas. Arobax - Lyon

  • TEXIER Gilles, le 01/07/2005 à 11h23

    Pourrait on me donner le titre d'un album incrimine pour que je puisse en acheter un au de la liberte d'opnion merci

  • Cécile, le 01/07/2005 à 11h18

    1/Un intervenant va-t-il monter sur scène lors du concert d'Eminem?Quelqu'un va-t-il s'assurer que pas une seule fois le mot ''faggot'',hautement injurieux,n'est pas prononcé? Cetres Eminem n'appelle pas au meurtre,mais la loi punit aussi l'injure,il me semble. 2/Interdire la vente d'albums où figurent des appels au meurtre,soit.Interdire des concerts si les artistes s'engagent à se dispenser de tels propos est-il judicieux? Le message est alors:que vous respectiez la loi ou non,que vous vous vous amendiez ou non,vous êtes tricards. Ben alors pourquoi faire un effort?

  • Marc, le 01/07/2005 à 10h30

    A denis de Paris : Si vous aviez pris le temps de lire au lieu de critiquer, vous auriez lu la réaction à propos d'Eminem. Y'a les idéaux... et la réalité. N'en déplaise, un artiste comme Eminem a trop de poids pour être ne serait-ce que censuré dans ses concerts, mais alors de la à les faire annuler... C'est comme ça, c'est la vie, ceux qui ont l'argent ont le pouvoir.

  • Dominique, le 01/07/2005 à 10h16

    Connerie tout ça !!! Je précise que je ne suis pas homophobe. Ce n'est pas à une quelquonque association d'interdire l'un ou l'autre concert, je pense que c'est l' ETAT qui devarit faire son travail. Je m'explique, avant qu 'un film ne sorte en France, il doit avoir l' accord d'un organisme qui peut refuser sa parution au cinéma, pourquoi n'en est il pas de même pour les artistes, parce-que si vous interdisez Capleton il faut aussi interdire Eminem mais ce dernier rapporte trop de fric, vous ne pourez rine contre lui, vous voyez, vos action sont pratiquement sans effet, Eminem continue à venir en France, l'Etat prélève sa taxe sur les concerts d'Eminem et donc il se sucre sur votre dos mais il vous dit "on est contre l'homophobie" (entretemps il a mis des millions dans sa poche) A quoi sa sert d'interdire les concerts de Capleton quand on trouve tous se CD à la FNAC !!!! Pourquoi vous ne vous attaquez pas aux distributeurs. Votre action est légitime mais tellemnt mal orientée et sans but précis !!!

  • Vera, le 01/07/2005 à 09h30

    Oui pour une fois un bon article, il est signe d'ailleurs. Il faudrait aussi boycotter les chanteurs misogynes comme les groupes de R&B (mais ça, tout le monde s'en fiche)

  • Bruce, le 01/07/2005 à 06h49

    Oui Bruno, tu as raison, la loi contre l' homophobie devrait être suprimée.Dans la foulée on devrait aussi supprimer la loi contre la pédophilie, le racisme, le meurtre, le viol et imposer une vitesse minimale de 200km/h à l'abord des écoles.En parlant d'écoles, on devrait imposer le port du fusil automatique pour les moins de 12 ans, apprendre la haine à nos enfants, et , le dimanche, organiser des combats de gladiateurs dans les cours de lycée.Y'en à marre d'être privés de notre liberté d'expression!

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