© Ouest Info/TV BreizhJamais depuis les concerts de Bob Marley, il y a plus de vingt ans de cela, des tournées de reggae n’avaient fait autant parler d’elles en France. Mais si les Jamaïcains Capleton et Sizzla ont "mis le feu" dans l’Hexagone, c’est pour avoir provoqué la colère des associations homosexuelles qui leur reprochent d’avoir signé des chansons homophobes. Des collectifs gays et lesbiens ont ainsi appelé pouvoirs publics et organisateurs de concerts à interdire de scène les deux DJ rastas (dans l’univers du reggae et du dancehall, le DJ est au micro et le "selector" derrière les platines, NDLR). Résultat : la plupart de leurs prestations ont été annulées et avec elles quelques concerts où se produisaient d’autres chanteurs de reggae. Vendredi dernier, tf1.fr révélait même, trois jours avant l’annonce officielle, que le Garance Reggae Festival n’aurait pas lieu. Une première dans l’histoire de ce grand rendez-vous des amateurs de musique jamaïcaine, qui se tient à Paris depuis quinze ans.
Alertée par "un certain nombre de courriers électroniques" et par "plusieurs associations nationales", Paris Expo, la société qui gère le parc des Expositions de la Porte de Versailles, avait justifié sa décision, lundi dernier, en évoquant "notamment des risques de troubles à l'ordre public", confirmés par "les services de police". Une annulation "complètement démesurée", selon Alain Piriou, porte-parole l'Inter-associative lesbienne, gaie, bi et trans (LGBT), à la pointe des actions engagées contre Capleton et Sizzla depuis la fin mai. "Nous n'avons jamais demandé l'annulation du festival. Nous nous serions simplement contentés de la déprogrammation de Sizzla, et évidemment nous n'avons rien contre le reggae en général", a-t-il indiqué mercredi. Une manière de répondre aux accusations de racisme ou d’acharnement lancées dans le monde du reggae en réaction à la campagne de boycott.
Surenchères
"En fait, c’est notre succès, le pouvoir de notre musique qui est visé. Pas mes paroles. Ou Eminem [qui avait également tenu des propos homophobes et qui sera en concert au Stade de France en septembre prochain, NDLR] ne chanterait pas non plus chez vous", déclarait Capleton mercredi dans Le Monde. Contacté par tf1.fr, Michel Jovanovic, le directeur de Mediacom qui a organisé la tournée de Capleton, affirme qu’un représentant d’une association homosexuelle lui a expliqué qu’il était plus facile de "s’attaquer à Capleton car il n’est pas soutenu par une grosse maison de disques", contrairement au rappeur américain. Michel Jovanovic dénonce également la vision très négative de la Jamaïque que donnent les associations homosexuelles (1). "On dirait que la Jamaïque est pour les homosexuels ce qu’était l’Afghanistan des taliban pour les femmes", déplore-t-il.
David Auerbach, secrétaire général de l’association homosexuelle afro-caribéenne Annou Allé, rejette le caractère raciste des actions engagées contre Capleton et Sizzla. "La seule surenchère qui existe, c’est la surenchère des appels au meurtre", dit-il à tf1.fr, en évoquant les textes des deux DJ. Sur Eminem, ses propos sont plus évasifs, indiquant "ne pas être au courant de tout". "Nous faisons ce que nous pouvons", ajoute-t-il.
"Sincèrement homophobe"
Mediacom et Garance Productions précisent que les artistes dont ils organisent la venue sont tenus par contrat de respecter certains engagements ainsi que les lois françaises : sur scène, pas de spliff (joint), ni de propos racistes ou homophobes. En réponse aux demandes des associations homosexuelles, Capleton et Sizzla ont rédigé chacun un texte dans lequel ils rappellent qu’ils se sont engagés à ne plus interpréter les chansons incriminées. "Ma musique n’incite pas à la violence (…) et il est dommage que certaines de mes paroles aient été mal comprises ou mal interprétées", écrit Capleton.
"Du foutage de gueule !", rétorque David Auerbach : "On sent bien une certaine sincérité chez Capleton mais le problème est qu’il est sincèrement homophobe". Et de souligner que ni Capleton, ni Sizzla ne se sont jamais excusés pour "les propos extrêmement violents qu’ils ont tenus." En conséquence, le collectif d’associations homosexuelles milite pour l’annulation de leurs prestations et le retrait de la vente des albums sur lesquels figurent des chansons homophobes.
"Le public applaudissait"
Cette méthode ne fait pourtant pas l’unanimité au sein de la communauté homosexuelle. L’association bretonne Actions Gay, qui ne fait pas partie du collectif, a choisi une approche reposant davantage sur "la prévention" et "le pédagogique". Selon son président, Jean-Claude Pioct, annuler les concerts risque de braquer les artistes et les fans. Il faut au contraire accorder à Capleton "le droit de se produire sur le territoire français et européen, lui donnant également par la même occasion la possibilité de prouver qu’il tient ses engagements" de ne plus chanter de textes homophobes.
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| VIDEO : cliquez ici pour découvrir un reportage du JT de TV Breizh sur le concert brestois de Capleton et l'intervention d'Actions Gay. |
"Ironie tragique"
Cette position de la négociation et du "pas à pas" est partagée par l’association homosexuelle britannique Outrage!, la première à avoir lancé, en 2004, des actions de boycott contre huit artistes jamaïcains qui avaient tenus des propos anti-homosexuels. Avec pour résultat d’avoir obtenu des labels de reggae et des managers un "accord mondial à ne pas produire de morceaux encourageant à la violence contre la communauté gay". Un accord "verbal" qui n’est pas respecté en Jamaïque et qui "prend l’eau de toute part", selon David Auerbach. Pour Outrage!, au contraire, l’accord a été un "tournant dans notre campagne contre la musique de haine".
"Une campagne continue [de boycott] indiquerait aux artistes que la communauté homosexuelle n’honore pas son engagement, et donc leur donnerait une excuse pour retourner à leur répertoire homophobe", insiste David Allison, d’Outrage!, interrogé par tf1.fr. Paradoxe : Capleton a été l’artiste "le plus positif et le plus enthousiaste" à respecter les objectifs de l’accord, souligne-t-il. "Ce à quoi il a renoncé aide à créer un futur plus tolérant", selon David Allison, et sa démarche "sera plus constructive qu’une espèce de demande d’excuse animée par la vengeance". Le militant britannique poursuit : "Ce serait une ironie tragique si une campagne contre lui anéantissait notre accord". Et d’enfoncer le clou : "Ceux qui pensent qu’en faisant faire pression sur Capleton, ils changeront la société jamaïcaine, comprennent peu l’histoire et la culture jamaïcaines".
Le débat est loin d’être terminé. Si les positions sont souvent tranchées, personne ne conteste les dérapages de certains artistes jamaïcains, y compris chez leurs fans. "Comment une musique comme le reggae qui prône des valeurs de tolérance, d’unité, d’amour et de respect peut-elle servir de tremplin à des appels à la haine ?", s’insurge reggaefrance.com, l’un des principaux sites francophones consacré aux rythmes jamaïcains. Si la vigilance doit rester de mise, nombreux sont ceux, dans le monde du reggae comme dans la communauté homosexuelle, qui pensent qu’elle doit pouvoir s’exercer dans le dialogue et la tolérance.
(1) "En Jamaïque, presque chaque jour des hommes et des femmes sont battu(e)s, mutilé(e)s, brûlé(e)s, violé(e)s ou tué(e)s à cause de leur homosexualité (réelle ou supposée)", écrivait l’Inter-LGBT dans un communiqué du 25 mai.
photo : Capleton lors de son concert dans la région brestoise, le 5 juin dernier (Ouest Info/TV Breizh)
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