Le docteur Michel Mallaret, du CHU de Grenoble (Photo D.R.)Phénomène répandu aux Etats-Unis, la "drogue du violeur" a fait son apparition en France il y a quelques années. Un phénomène encore marginal - mais en augmentation régulière - que les médias n'ont pas manqué de relater. Aussi, durant deux années (juillet 2003-mars 2005), l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a lancé une étude nationale afin d'évaluer l'ampleur des crimes et délits commis grâce à l'usage d'une "soumission chimique" avérée, que ce soit un médicament ou une drogue.
Une grande première qui, si elle ne prétend pas apporter une photographie exacte de la situation, a le mérite de tordre le cou à bon nombre d'idées reçues. Interrogé par tf1.fr, Michel Mallaret, médecin-pharmacologue au CHU de Grenoble et président de la commission nationale des stupéfiants et psychotropes à l'Afssaps, nous en détaille le contenu.
tf1.fr : Qu'entend-on par "soumission chimique" ?
Michel Mallaret : C'est l'administration, à des fins criminelles et délictuelles, d'une substance psycho-active (médicaments – somnifères ou tranquillisants - ou drogues – le GHB, notamment). Pour faire simple, c'est l'histoire classique d'un produit mis dans le verre d'une victime à son insu. Celle-ci va connaître une certaine somnolence et risquer un viol ou un vol.
tf1.fr : Pourquoi avoir lancé cette étude ?
M.M. : La soumission chimique est un problème connu depuis longtemps mais resté tabou : on ne voulait pas trop en parler par peur de susciter des vocations... Mais, maintenant, il faut penser aux victimes et les prévenir des risques qu'elles encourent car les délinquants, eux, sont tout à fait conscients de ce phénomène. Au niveau des médecins comme du grand public, il y a une sous-estimation des cas et un manque d'information.
tf1.fr : Vous avez constaté 119 cas avérés de soumission chimique en France entre 2003 et 2005. Comment avez-vous procédé ?
M.M. : Notre travail se situe en amont d'une plainte judiciaire. Nous sommes parvenus à ce chiffre en confrontant l'histoire clinique du patient (quels médicaments prend-il habituellement ?) et les analyses toxicologiques réalisées sur lui. Tout cela nous permet de vérifier son scénario et d'être certain que le produit absorbé l'a été à son insu.
"Le GHB ? Seulement 5 % des cas"
tf1.fr : Quels produits les agresseurs utilisent-ils ?
M.M. : Dans la grande majorité des cas, des tranquillisants et somnifères de la famille des benzodiazépines. Le GHB (un anesthésiant, très utilisé aux Etats-Unis, appelé "drogue du violeur", ndlr) n'apparaît que dans 5 % des cas.
tf1.fr : Peut-être parce que cette substance disparaît rapidement de l'organisme et que les victimes n'ont pas le temps de faire procéder à des tests médicaux ?
M.M. : C'est vrai que cela peut être une explication. Le GHB reste difficile à détecter dans le sang, l'urine ou les cheveux, car il nécessite des appareils très sophistiqués. Il faut en outre que les patients consultent rapidement et que les médecins aient le réflexe de stocker ces prélèvements à des fins d'analyse.
tf1.fr : Dans quel but les agresseurs utilisent-ils cette soumission chimique ?
M.M. : C'est très varié. Bien sûr, le viol et le vol sont les cas les plus fréquents. Mais nous avons aussi des histoires de violences physiques, de captation d'héritage ou d'embrigadement sectaire.
tf1.fr : Qui sont les victimes ?
M.M. : Des femmes, principalement (60 %), d'un âge moyen de trente ans. Les victimes masculines (40 %) ont en moyenne 35 ans. D'après notre étude, les femmes abusées sont souvent violées, alors que les hommes subissent majoritairement un vol, avec ou sans violence.
tf1.fr : Y a-t-il des personnes plus exposées que d'autres aux soumissions chimiques ?
M.M. : Oui, notre étude montre que, si une personne prend habituellement et volontairement des doses importantes de tranquillisants, d'alcool ou de cannabis, cela la rendra plus vulnérable aux effets d'une soumission chimique.
"En France, il y a une sous-estimation
du nombre de victimes"
tf1.fr : Le coût d'une analyse toxicologique ne constitue-t-il pas un frein pour les victimes ?
M.M. : Pour que les analyses soient prises en charge par l'assurance-maladie, les victimes doivent être hospitalisées. À défaut, il faut qu'elles portent plainte pour voir leurs frais couverts par la justice. Tout cela a son importance, quand on sait qu'une analyse complète (urinaire, sanguine, capillaire) coûte environ 1 600 euros...
tf1.fr : Les hôpitaux ont-ils les moyens nécessaires pour réaliser ces tests ?
M.M. : En principe, oui. Si ce n'est pas le cas, ils envoient une partie des prélèvements dans d'autres établissements qui disposent de l'appareillage suffisant pour procéder à des analyses plus poussées.
tf1.fr : 119 cas entre 2003 et 2005, c'est finalement très peu…
M.M. : C'est peu et beaucoup à la fois. En Allemagne, ils n'ont recensé aucun cas. Pourquoi ? Parce qu'ils ne les recherchent pas. Mais il est vrai qu'aujourd'hui, en France, on sous-estime le nombre de victimes des soumissions chimiques. Pour une question d'argent, certains renâclent à consulter un médecin, même si, on l'a vu, il existe des solutions pour obtenir une prise en charge des frais engagés. Il y a également toutes ces personnes qui ne souhaitent pas porter plainte ni aller voir un médecin car elles redoutent de constater que leur agresseur est un proche. À tort, elles se sentent coupables.
tf1.fr : Qui sont les auteurs de cette soumission chimique ?
M.M. : Nous nous sommes rendus compte que, dans 26 % des cas, l'agresseur est connu de la victime. C'est donc beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit. Ce n'est pas seulement un inconnu rencontré par hasard dans une boîte de nuit. Dans la plupart des cas, l'agresseur glisse son produit dans une boisson, très rarement dans un aliment. Les faits surviennent lorsque les victimes sont à leur domicile ou chez l'agresseur (45 %), dans un lieu festif (22 %), dans un lieu public, voire dans une chambre d'hôpital.
tf1.fr : Quels enseignements pouvez-vous tirer de cette étude ?
M.M. : Pour nous, l'intérêt est de pouvoir déterminer le type de substances utilisées dans les cas de soumission chimique. Cela permet de réfléchir ensuite aux mesures à prendre afin de prévenir ces actes. On pourra, par exemple, recommander aux médecins de réduire les prescriptions de tel médicament, règlementer sa délivrance en pharmacie et demander aux laboratoires pharmaceutiques concernés d'ajouter un colorant ou une substance amère afin de les rendre plus facilement détectables par les victimes potentielles. Evidemment, tout cela ne réglera pas définitivement le problème mais permettra d'en limiter les risques.
tf1.fr : Quels conseils peut-on donner à une personne qui pense avoir été victime d'une soumission chimique ?
M.M. : Le plus urgent est de consulter un médecin généraliste ou d'aller aux urgences d'un hôpital. Le but : faire un examen clinique et s'assurer que la personne n'a pas d'autres maladies susceptibles d'expliquer son trouble de mémoire ou de la vue, son endormissement soudain ou ses lésions traumatiques. Ensuite, il faudra faire des prélèvements sanguins, urinaires et éventuellement capillaires à l'hôpital en cas de forte suspicion de la présence d'une substance non prise habituellement par la victime.
Photo : le docteur Michel Mallaret, du CHU de Grenoble (D.R.).
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