Thales secouée par les révélations d'un ancien dirigeant

Par Par Philippe MATHON, le 26 septembre 2005 à 17h51 , mis à jour le 27 septembre 2005 à 10h22

Licencié sans ménagement de la direction d'une filiale au début de l'année 2004, Michel Josserand accuse son ancien employeur d'avoir bâti un système centralisé de versements de commissions, en France comme à l'étranger. Thales a décidé de porter plainte pour diffamation contre son ancien dirigeant et contre Le Monde.

Josserand michel thalès

Les entreprises devraient se méfier davantage de la capacité de nuisance d'un collaborateur poussé sans ménagement vers la sortie. C'est la morale - encore très provisoire - du conflit sans merci et désormais public qui oppose la société Thales à Michel Josserand. Un conflit qui pourrait avoir des répercussions considérables dans le monde industriel français et européen. Réagissant dès lundi soir à ses accusations, le groupe a annoncé son intention de porter plainte pour diffamation à la fois contre son accusateur et contre le quotidien Le Monde, qui l'a interviewé.

Se décrivant lui-même comme "l'homme qui en savait trop", Michel Josserand dit craindre pour sa vie. A 48 ans, il a dirigé durant plusieurs années Thales Engineering and Consulting (THEC), une filiale du groupe Thales qui l'a licencié en janvier 2004.

"Un ancien magistrat chargé de contourner la loi"

Mis en examen à Nice dans le cadre d'une enquête sur les conditions d'attribution du marché de maîtrise d'ouvrage du tramway de la ville ("Une affaire anecdotique par rapport aux pratiques du groupe et dans laquelle je ne faisais qu'obéir aux ordres", assure-t-il), l'ancien cadre dirigeant décide de "passer à table" en rencontrant, à la fin mai 2005, le procureur adjoint de Nice, Gilles Accomando. Blessé dans son amour-propre et éreinté par deux mois de détention provisoire, il sait aussi que les policiers de la division nationale des investigations financières ont saisi de très nombreux documents lui appartenant et décrivant une centaine de marchés conclus par Thalès ces dernières années.

Dans le bureau du magistrat, il détaille les mœurs en vigueur, selon lui, dans le groupe qui l'a employé de longues années durant. Une description peu flatteuse où cohabitent intimidations physiques, manipulations, corruption généralisée et centralisée. Autant d'accusations qu'il assume dans Le Monde daté de mardi. "Il y a chez Thales un expert juridique capable de contourner la loi" [sur l'interdiction du versement de commissions, NDLR], explique-t-il. Cet homme, "un ancien magistrat", aurait éprouvé ce système de versement illégal de commission en réalisant "des audits dans de nombreux pays afin de tester la robustesse du système par rapport à d'éventuelles enquêtes policières ou judiciaires", assure l'ancien dirigeant. Des versements qu'il évalue de "1 à 2% du chiffre d'affaire" du groupe, soit entre 100 millions et 200 millions d'euros chaque année.

"Sur les très grosses affaires, le politique est toujours impliqué. En tout cas à l'étranger"

Au cours de l'interview, Michel Josserand décortique avec force détails la "méthode Thales" faite, selon lui, d'intermédiaires et de sociétés-écrans rendant le travail "imparable". "Thales International verse les montants les plus importants. Pour les petites sommes, de l'ordre de 50.000 euros, les filiales peuvent payer", décrit-il. Il distingue les pays où les pots-de-vin sont "inévitables" ("En Afrique, en Corée, en Grèce, en Italie") et d'autres "où il est possible d'avoir des marchés sans payer" ("Dans certains pays européens, en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande"). Et la France ? "Cela dépend des intérêts politiques locaux ou nationaux. Mais dans tous les cas, le système est le même". 

Interrogé sur le rôle joué par les hommes politiques dans l'attribution des contrats et les commissions présumées, Michel Josserand souffle le chaud et le froid : "Sur les très grosses affaires, le politique est toujours impliqué. En tout cas à l'étranger. En France, je soupçonne que sur la masse des commissions versées, il a pu y avoir du financement politique occulte, mais je n'ai pas de preuves". De manière froide, presque clinique, l'ancien dirigeant multiplie les accusations concernant le tramway de Bordeaux et de Nice, l'hôpital de Tours et diverses opérations à la Réunion.

"Menaces de représailles physiques"

A l'étranger, il cite l'opération Miksa de fournitures de matériels de sécurité à l'Arabie Saoudite, "un pays où il n'est pas possible de faire des affaires autrement" que par le recours aux montages financiers et aux intermédiaires, soutient-il. Michel Josserand soutient que son ancien employeur "a détourné le programme en livrant des munitions chimiques" à Saddam Hussein alors que l'Irak était soumis à un embargo décrété par l'ONU dans le cadre de l'opération "Pétrole contre nourriture". 

En multipliant les déclarations publiques - dans son édition de vendredi dernier, le Figaro avait largement détaillé ses révélations, Michel Josserand pensait se mettre à l'abri d'éventuelles pressions de la part de son ancien employeur, lui qui prétend avoir subi "des menaces de représailles physiques par l'un des membres du comité de direction de Thales". Dans le Monde, il affirmait même que son employeur actuel, le consortium européen EADS, lui aurait conseillé de "quitter la France en [lui] expliquant que c'était trop dangereux" pour lui. La phrase de trop ? En fin de journée, lundi, un nouveau rebondissement : par la voie d'un communiqué, EADS s'est dit "extrêmement choquée par les nombreuses allégations fallacieuses" de l'article du Monde "autant que par les accusations portées [par Michel Josserand] à l'encontre d'une grande société partenaire de notre groupe", Thales. Dénonçant le "comportement professionnel inacceptable" de son collaborateur, EADS affirme "envisager une procédure de licenciement à son encontre".

Dans un communiqué diffusé lundi soir, Thales a "réitèré son démenti formel à des accusations aussi mensongères que calomnieuses" et annoncé le dépôt d'une "plainte en diffamation" contre le quotidien Le Monde et Michel Josserand.

Un contexte sensible

Les graves accusations de Michel Josserand interviennent au pire moment pour le groupe Thalès. Par deux fois, déjà, dans le passé, "l'ennemi" franco-allemand EADS - employeur de l'accusateur - a tenté de l'avaler. En vain. "J'hésite entre lassitude et agacement", déclarait encore la semaine dernière Denis Ranque, le Pdg de Thales. Du côté d'EADS, on reconnaît que la question demeure "un sujet de réflexion" mais ne figure "pas à l'ordre du jour", selon Arnaud Lagardère, dont le groupe est actionnaire à hauteur de 15 % du consortium européen.

Photo : Michel Josserand (site internet Thalès).

Par Par Philippe MATHON le 26 septembre 2005 à 17:51
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19 Commentaires

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  • Marc, le 27/09/2005 à 10h05

    A tous ceux qui pense que l'on devrait oublier cette affaire sous pretexte que les pots de vin sont courants, je pose une question : doit on arreter de poursuivre les violeurs sous pretexte que les viols existent? C'est avec cette culture de maffieux que la France rejoint le statut de république bananière; si l'on veux éviter que la France devienne l'Italie par exemple, il faut etre intraitable avec ces pratiques.

  • Sébastien, le 27/09/2005 à 10h00

    Ce type est courageux et brise enfin un tabou en révèlant un secret de polichinelle, mais avec preuves. Thales doit payer pour ses fautes, et surtout pour les ventes d'armes chimiques à l'Irak, affaire déjà évoquée à l'époque; il est inacceptable qu'une sté aussi sensible et proche de l'Etat puisse agir ainsi, alors que la France donne perpétuellement des leçons de morale au reste de la planète. Les français en ont assez de cette hypocrisie schyzophrène.

  • Trotel, le 27/09/2005 à 09h59

    Nul besoin d'être un génie pour comprendre comment fonctionnent les grosses structures: Il y a ceux (normalement concurrents) qui s'entendent sur un prix et il y a ceux qui s'entendent avec les décideurs. C'est pourtant simple !

  • Francois, le 27/09/2005 à 09h59

    La vraie question est : à qui cette situation peut-elle profiter ? Que de telles pratiques existent, il faudrait être très naîf pour croire que ces marchés s'obtiennent autrement. L'essentiel est de ne pas se faire pincer....C'est fait mais qui à interêt à destabiliser Thalés et à faire baisser le cours de l'action .....?

  • E.T., le 27/09/2005 à 08h37

    Bah! Encore un scoop qui va faire un flop ! Franchement...depuis le scandale des décorations, ou celui de Panama, le visage politique (et journalistique)de la France a t il evolué ? Des D. Wilson continuent de défier l'hémicycle

  • Franck, le 27/09/2005 à 08h03

    Il est courant et d usage dans tous les appels d offre des marchés d etat de verser des pots de vins alors arretons de nous cacher la face et admettons qu en France la corruption existe vraiement.

  • Fred, le 27/09/2005 à 05h20

    Bravo.. on va tomber des nues ! Bien entendu toutes les grandes entreprises et pme françaises comme etrangères sont soumises au regime des comm'. Comment croyez vous qu'on obtient des marches de plusieurs milliards de $..? Forcemment apres une pre-selection validant un cahier des charges emis par le donneur d'ordre, puis vient le choix du partenaire. Cela a un cout qui est toujours inclus dans le prix de vente. Je ne vois rien d'anormal à cela, c'est la loi du marché, cela a toujours existé et rien ne peut changer cela. L'important pour les entreprises est d'abord de remplir leurs carnets de commandes. C'est donc un critere inalienable, disons quasimment obligatoire. Fred - 10 ans d'expatriation / Corée-Thai-Senegal-Benin-Vietnam

  • Steph, le 27/09/2005 à 03h32

    Bravo à ce Monsieur qui ose dénoncer les manoeuvres inadmissibles des entreprises et de certains politiciens véreux. Les entreprises sanctionnent facilement les salariés alors elles aussi doivent être sanctionnées car leurs politiques sont trop souvent détestables. Ras le bol de tout ça.

  • Laurent, le 27/09/2005 à 00h39

    Espérons que ces révélations ne tomberont pas dans l'oubli comme celles relatives aux ententes illicites entre opérateurs de téléphonie...Les pots de vin sur marchés publics sont courants en France.

  • Oscar, le 27/09/2005 à 00h26

    Le monde des "affaires" tel qu'il est...pas joli joli. Mais tout le monde le sait. Les plus coupables sont ceux qui semblent choqués. On touche le fond du libéralisme. L'argent pue toujours. Il n'y a aucune exception.

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