
Les entreprises devraient se méfier davantage de la capacité de nuisance d'un collaborateur poussé sans ménagement vers la sortie. C'est la morale - encore très provisoire - du conflit sans merci et désormais public qui oppose la société Thales à Michel Josserand. Un conflit qui pourrait avoir des répercussions considérables dans le monde industriel français et européen. Réagissant dès lundi soir à ses accusations, le groupe a annoncé son intention de porter plainte pour diffamation à la fois contre son accusateur et contre le quotidien Le Monde, qui l'a interviewé.
Se décrivant lui-même comme "l'homme qui en savait trop", Michel Josserand dit craindre pour sa vie. A 48 ans, il a dirigé durant plusieurs années Thales Engineering and Consulting (THEC), une filiale du groupe Thales qui l'a licencié en janvier 2004.
"Un ancien magistrat chargé de contourner la loi"
Mis en examen à Nice dans le cadre d'une enquête sur les conditions d'attribution du marché de maîtrise d'ouvrage du tramway de la ville ("Une affaire anecdotique par rapport aux pratiques du groupe et dans laquelle je ne faisais qu'obéir aux ordres", assure-t-il), l'ancien cadre dirigeant décide de "passer à table" en rencontrant, à la fin mai 2005, le procureur adjoint de Nice, Gilles Accomando. Blessé dans son amour-propre et éreinté par deux mois de détention provisoire, il sait aussi que les policiers de la division nationale des investigations financières ont saisi de très nombreux documents lui appartenant et décrivant une centaine de marchés conclus par Thalès ces dernières années.
Dans le bureau du magistrat, il détaille les mœurs en vigueur, selon lui, dans le groupe qui l'a employé de longues années durant. Une description peu flatteuse où cohabitent intimidations physiques, manipulations, corruption généralisée et centralisée. Autant d'accusations qu'il assume dans Le Monde daté de mardi. "Il y a chez Thales un expert juridique capable de contourner la loi" [sur l'interdiction du versement de commissions, NDLR], explique-t-il. Cet homme, "un ancien magistrat", aurait éprouvé ce système de versement illégal de commission en réalisant "des audits dans de nombreux pays afin de tester la robustesse du système par rapport à d'éventuelles enquêtes policières ou judiciaires", assure l'ancien dirigeant. Des versements qu'il évalue de "1 à 2% du chiffre d'affaire" du groupe, soit entre 100 millions et 200 millions d'euros chaque année.
"Sur les très grosses affaires, le politique est toujours impliqué. En tout cas à l'étranger"
Au cours de l'interview, Michel Josserand décortique avec force détails la "méthode Thales" faite, selon lui, d'intermédiaires et de sociétés-écrans rendant le travail "imparable". "Thales International verse les montants les plus importants. Pour les petites sommes, de l'ordre de 50.000 euros, les filiales peuvent payer", décrit-il. Il distingue les pays où les pots-de-vin sont "inévitables" ("En Afrique, en Corée, en Grèce, en Italie") et d'autres "où il est possible d'avoir des marchés sans payer" ("Dans certains pays européens, en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande"). Et la France ? "Cela dépend des intérêts politiques locaux ou nationaux. Mais dans tous les cas, le système est le même".
Interrogé sur le rôle joué par les hommes politiques dans l'attribution des contrats et les commissions présumées, Michel Josserand souffle le chaud et le froid : "Sur les très grosses affaires, le politique est toujours impliqué. En tout cas à l'étranger. En France, je soupçonne que sur la masse des commissions versées, il a pu y avoir du financement politique occulte, mais je n'ai pas de preuves". De manière froide, presque clinique, l'ancien dirigeant multiplie les accusations concernant le tramway de Bordeaux et de Nice, l'hôpital de Tours et diverses opérations à la Réunion.
"Menaces de représailles physiques"
A l'étranger, il cite l'opération Miksa de fournitures de matériels de sécurité à l'Arabie Saoudite, "un pays où il n'est pas possible de faire des affaires autrement" que par le recours aux montages financiers et aux intermédiaires, soutient-il. Michel Josserand soutient que son ancien employeur "a détourné le programme en livrant des munitions chimiques" à Saddam Hussein alors que l'Irak était soumis à un embargo décrété par l'ONU dans le cadre de l'opération "Pétrole contre nourriture".
En multipliant les déclarations publiques - dans son édition de vendredi dernier, le Figaro avait largement détaillé ses révélations, Michel Josserand pensait se mettre à l'abri d'éventuelles pressions de la part de son ancien employeur, lui qui prétend avoir subi "des menaces de représailles physiques par l'un des membres du comité de direction de Thales". Dans le Monde, il affirmait même que son employeur actuel, le consortium européen EADS, lui aurait conseillé de "quitter la France en [lui] expliquant que c'était trop dangereux" pour lui. La phrase de trop ? En fin de journée, lundi, un nouveau rebondissement : par la voie d'un communiqué, EADS s'est dit "extrêmement choquée par les nombreuses allégations fallacieuses" de l'article du Monde "autant que par les accusations portées [par Michel Josserand] à l'encontre d'une grande société partenaire de notre groupe", Thales. Dénonçant le "comportement professionnel inacceptable" de son collaborateur, EADS affirme "envisager une procédure de licenciement à son encontre".
Dans un communiqué diffusé lundi soir, Thales a "réitèré son démenti formel à des accusations aussi mensongères que calomnieuses" et annoncé le dépôt d'une "plainte en diffamation" contre le quotidien Le Monde et Michel Josserand.
Un contexte sensible |
Photo : Michel Josserand (site internet Thalès).
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