tf1.fr : Après la remise du rapport du Sénat sur l'amiante, allez-vous demander un procès pénal, comme l'a déjà fait l'Andeva (Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante)?
Amiante : les entreprises paieront pour le stress engendré
Les travailleurs de l'amiante se voient reconnaître en cassation une indemnisation pour préjudice d'anxiété. En revanche, leur départ en retraite anticipé ne sera pas indemnisé.
Publié le 11/05/2010
Marcel Royez (1) : Du point de vue de l'équité, je pense qu'il est naturel qu'un procès pénal ait lieu ; on ne comprendrait pas que la justice se prononce sur le moindre vol de mobylette ou la moindre infraction routière, et pas sur une affaire qui a fait et va faire des milliers de morts ! Du point de vue des victimes, c'est honorer leur mémoire que de demander à la justice de démonter les rouages de cette affaire et d'établir les responsabilités. Pour nous, à la Fnath, ce qui importe est de savoir ce qui a dysfonctionné, et qu'on en tire des conséquences pour qu'un tel drame ne puisse se reproduire. Or quoi qu'en disent les autorités, nous sommes persuadés que les leçons de l'amiante n'ont pas été tirées.
tf1.fr : Jugez-vous les politiques de santé publique insuffisantes ?
M.R. : Justement, nous sommes, en France, dans un pays où l'on ne gère pas la santé au travail comme la santé publique ! La santé au travail, c'est d'abord du travail avant d'être de la santé. C'est une politique à courte vue, surtout quand on voit les dégâts de l'amiante. Si on détecte des traces de listeria dans un fromage, les produits seront retirés aussitôt de la vente, la production stoppée, et le consommateur informé. Mais on ne prend pas les mêmes précautions en milieu professionnel. Conséquence : demain ou dans dix ans, nous aurons inévitablement une autre catastrophe comparable à celle de l'amiante.
tf1.fr : D'où vient le problème ?
M.R. : Je dirais que le problème est culturel, voire même institutionnel : à titre d'exemple, les questions liées à la santé au travail relèvent du ministère du Travail, alors que celles liées à la santé publique relèvent du ministère de la Santé. Les mesures nécessaires en milieu professionnel sont décidées par des représentants des acteurs sociaux (employeurs et syndicats) de sorte que les préoccupations liées à l'activité de l'employeur, à la préservation de l'emploi priment toujours. Si on peut comprendre qu'employeurs et syndicats aient leur mot à dire en la matière, ils ne devraient jamais intervenir sur l'évaluation des risques. C'est comme si constructeurs automobiles et automobilistes étaient associés à la répression des infractions routières ; comme si Altadis était consulté sur la dangerosité du tabac !
tf1.fr : Mais l'Etat a annoncé des mesures. Et le rapport du Sénat sur l'amiante a clairement mis en lumière sa responsabilité.
M.R. : Il y a une évolution, mais elle ne va ni assez vite, ni assez loin. On ne peut pas, par exemple, pointer la responsabilité de l'Etat, et lui dénier le droit de prendre les mesures législatives nécessaires. L'Etat doit prendre toutes ses responsabilités. Il ne suffit pas d'indemniser. En matière de législation, les autorités publiques s'appuient sur le fait que le code du Travail demande aux employeurs de remplacer, lorsque c'est possible, les produits dangereux qu'ils peuvent être amenés à utiliser par d'autres, moins dangereux. Mais il est bien évident que ce n'est pas la préoccupation première de l'employeur. En matière de contrôle, il faut cloisonner le système pour que l'expertise des risques soit suffisamment indépendante. Il n'y a pas assez de médecins du travail, pas assez d'inspecteurs ; les médecins du travail ne sont pas indépendants des employeurs ; ils ne sont pas toujours suffisamment formés sur l'impact réel des produits dangereux. Pour ne rien arranger, nous manquons d'études épidémiologiques pour déceler assez tôt les risques.
tf1.fr : Quelles sont les autres menaces sanitaires auxquelles peuvent être confrontées aujourd'hui des salariés sur leur lieu de travail ?
M.R. : Notre société utilise énormément de produits chimiques. Beaucoup peuvent être cancérogènes (responsables de l'apparition de cancers), mutagènes (ayant des effets sur la descendance, provoquant des mutations), ou tératogènes (provoquant des malformations chez l'embryon). Etrangement, certains ont été interdits dans les produits ménagers, mais continuent à être utilisés dans le secteur industriel. On en retrouve dans les peintures, les solvants : c'est le cas des éthers de glycol, dont on sait pertinemment qu'ils sont dangereux pour la fertilité masculine. Il y a également de fortes suspicions sur tous les dérivés benzéniques utilisés dans l'industrie.
(1) Marcel Royez est secrétaire général de la Fnath (Fédération Nationale des Accidentés du Travail), qui a notamment été, récemment, auditionnée lors des travaux du groupe d'étude de l'Assemblée nationale sur l'amiante.
Photo d'ouverture : Marcel Royez - AFP / JACK GUEZ
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